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11 janvier 2009 7 11 /01 /janvier /2009 14:09


Primé lors du dernier concours Calipso pour sa nouvelle " Avec les anges " Patrick Denys, de passage au café, nous propose aujourd’hui un texte haut en couleurs où il question (entre autre) du travail le dimanche…

 

 

Chez nous, on est des gagne-petit, mais on n’a pas peur du taf. C’est ce que me disait mon grand-père. Je l’aimais bien, mon grand-père. Avant de calancher, il y a trois ans, il a signé un CPM. Un contrat post mortem, qu’on m’a dit. Moi, je l’ai trouvé chelou son plan. T’es mort, mais tu continues à bosser. Ces bouffons de la Municipalité, ils ont expliqué à mes vieux que c’était pour compenser ceux qui travaillaient pas assez ; et pour les énergies durables. On t’enterre, cool, et on te met plein de tuyaux. Un truc comme le pet des vaches, tu vois ? On récupère les gaz et ça fait du courant électrique.

Pendant deux ans, mon grand-père a éclairé la tour. Mais ils l’ont licencié l’hiver dernier. Un bâtard des services municipaux est venu nous expliquer qu’il avait déconné grave, dans son trou.

Moi, j’avais bien vu, au moment des fêtes qu’il y avait comme une embrouille. Tout le monde avait décoré ses fenêtres et le sapin de la cour au pied de l’immeuble, avec des guirlandes de couleur et des ampoules, des bleues et des vertes un peu pisseuses, qui consomment moins. La nuit de Noël, ça s’est mis à scintiller, sans prévenir, avec des sautes d’humeur et de courant dans tous les coins, comme des pétards mouillés au feu d’artifice.

Alors ils ont voulu virer mon grand-père ; pour ça, il leur fallait de la jactance et du papelard. Comme le pauvre vieux n’avait plus de présent et encore moins d’avenir, ils sont allés lui chercher des poux chez Edvige. Au début, ça n’a rien donné : Un passé d’enfant de chœur – pendant deux ans seulement – un relevé de carte bancaire, quatre PV pour stationnement dépassé, une carte d’adhérent à la Pétanque Saintouennaise, des résultats à des tests psychologiques, enfin, rien qui explique la galère de Noël. Jusqu’à l’ouverture du fichier médical et la découverte du pot aux roses : Mon papy était pétomane. A l’heure même où l’on entendait les cathos du quartier s’égosiller avec leur enfant Jésus, tout avait explosé dans la caisse.

Mon père venait de changer de boulot. Avant, il était livreur chez MAD. Une boite qui faisait dans le sous-tif et les chaussettes. Un soir, le grand patron a voulu essayer le parachute qu’on lui avait offert et il a sauté du dernier étage. Le cadeau s’est mis en torche et ça a fait une tâche rouge sur le trottoir. On a dit aux gens qui s’étaient fendu du cadeau d’aller se faire voir chez les roumains. Mon daron a préféré aller chez BALIMEG. Tous les jours, il se fait le quartier des Grands Magasins avec une machine à ramasser les mégots. C’est pour les gens qui sortent des bureaux à la pause de 10h. pour aller fumer et bavasser sur les trottoirs. La machine gobe les bouts filtre et pisse un petit coup. Pour nettoyer. Pour gagner plus, mon père a obtenu de son chef quelques heures sup. En promenant sa machine sur le trottoir, l’air de rien, il repère tous les tire au cul qui font durer leur pause, c’est vrai ça, y en a toujours qui abusent. Il note sur son carnet et, le soir, il va cafter à la Direction.

Avec tout ça, c’est plus comme avant à la maison. Dans les tours, y a pas grand-chose à faire le dimanche. Avant, mon daron nous emmenait, avec la mère, à la pêche aux moules, un restau du onzième. Parfois, on allait au Père Lachaize. Pour les escargots, quand il pleuvait. C’était pas génial mais on rigolait bien. Ca faisait passer le temps et ça nous faisait comme un dimanche. Il arrivait qu’on reste à la maison. Les parents buvaient du ricard ou s’engueulaient avant de bouffer des popcorns devant la télé. On se disait rien, mais ils étaient là. Moi, ça me tenait chaud.

Quand mon papy a fait ses conneries, avec son CPM on a perdu le beurre des épinards. Jamais le frigo n’avait été aussi sec. La mère a dit qu’à ce régime, on n’arriverait pas à se payer l’écran plat et le canalsat. Alors, elle a décidé d’aller travailler le dimanche. Avec mon daron, ils ont trouvé un complément, comme ils disent, au  bonheur de vivre. C’est une galerie marchande. Ouverte le dimanche pour les gens qui ont pas assez dépensé pendant la semaine. La mère s’y est trouvé une planque à l’animalerie. Au rayon des hamsters et des poissons rouges. Le père fait le vigile. Il flique les clients à la sortie du magasin. Ceux qui ont oublié de passer à la caisse.

Fini les moules frites et les escargots. Tu te retrouves en chien dans ta tour, avec la téloch qui gueule à tous les étages. Mes vieux m’ont dit d’en profiter pour travailler mon BEPC. Mais moi, je flippe grave quand il y a plus personne. Au début, je me suis goinfré toutes les chaînes de la télé, mais les films c’est toujours pareil, des mecs avec des bagnoles et des pétards, t’as toujours une ambulance avec le gyrophare pour faire du bleu et le méchant qui se fait griller par un gros black, un flic avec une casquette et une étoile.

Alors, je me suis arraché. Le métro jusqu’à République, affaire d’aller renifler autour de la pêche aux moules. Comme avant. C’est là que je l’ai vue, ma petite rate. Elle faisait bishop, avec sa robe rouge, au comptoir du Brazza et elle se tapait son demi comme une grande. Au premier coup d’œil, c’était pas un canon. Bien chargée la meuf. Côté fesses et nichons, c’était du lourd. On s’est pas dit grand-chose, mais on s’est plus quittés. Elle s’appelle Rania. Une crème. Et douce avec ça. Dans les yeux et sur la peau. En sortant du Brazza, j’ai compris qu’on allait s’embarquer pour un bail. Rania n’était pas seule. Il y avait Angélo et Nécib. Ils assuraient bien ; moi je faisais un peu bouffon. Ce matin là, je me suis mangé des vannes, des histoires de futal et de  pompes ; j’avais tout faux. J’ai dit à Rania qu’on se reverrait le dimanche.

Quand je suis rentré à la tour, les parents n’étaient pas encore revenus de leur bonheur de vivre. J’en ai profité pour descendre à la cave. Dans une vieille caisse, ils avaient rangé des trucs qu’on sort qu’aux grandes occasions. J’ai trouvé l’argenterie du mariage, avec des porcelaines et des pinces à sucre ; comme si on avait besoin de ça pour se sucrer ! En rien de temps, j’ai tout vendu au vide grenier, sur la place de la mairie. Et j’ai filé chez Go Sport.

Quand je l’ai retrouvée, le dimanche d’après, Rania a tout de suite zieuté mes adidas et mon baggy tout neufs. On a bu de la bière et on est partis aux Puces ; Angélo et Nécib disaient qu’ils avaient un rancard pour une histoire d’herbe et de je n’sais pas quoi. Quand on est arrivés, ils étaient toute une bande. Ils ont commencé à coller Rania et moi, j’ai pas aimé. Je lui ai dit qu’il fallait partir, qu’on irait dans un restau sympa. Je l’ai emmenée à la pêche aux moules et on s’est régalés avec des frites. Comme Rania disait rien, j’ai pensé à mes vieux, aux poissons rouges, aux hamsters qui tournaient dans leur cage et à tous les conards qui allaient se faire griller par mon daron pour avoir oublié de raquer à la caisse, il manquerait plus que ça, que le Bonheur de Vivre soit ouvert le dimanche et que ça soit gratos !

Avant de la quitter, j’ai demandé à Rania son 06. Elle m’a dit qu’elle en avait pas, qu’elle n’avait plus rien, plus de fringues et même pas d’eau chaude dans sa piaule pour se laver les cheveux. Elle m’a tout déballé, ma Rania, les parents qu’elle voit plus depuis que son père l’a virée, dehors c’est pas plein qu’il lui a dit ; et puis la galère à la pizzeria, avec les coups de gueule du patron et l’envie, parfois, de plus rien.

Le dimanche d’après, on s’est rencardés avec Nécib ; et on s’est tapé un Châtelet – Concorde. Par Rivoli. Je voulais faire une belle  surprise à Rania. Angélo m’a dit qu’on se retrouverait tous, vers les cinq heures, dans la planque qu’ils avaient au Forum des Halles. Nécib m’a montré comment s’y prendre pour la fauche. Au début, j’angoissais grave, et puis c’est venu tout seul. On reluquait le client dans un troquet, en repérant bien où il planquait son portable, ou son portefeuille. Il n’y avait plus qu’à le suivre, sur le trottoir. En skate. Moi, je bousculais le type au moment de le doubler, Nécib faisait le reste. Et on se retrouvait au Rialto. Trois mobiles et un portefeuille bien garni, en deux heures. C’était cool. En fin d’après midi, on a rejoint la bande, à la planque des Halles. J’avais hâte de faire mon cadeau à ma petite reine. Un super nokia, tout chromé, avec son étui en cuir. Mais, quand on est arrivés, j’ai pas eu besoin de dessin pour comprendre l’embrouille. J’ai vu tout de suite le regard foireux d’Angélo et j’ai compris qu’il avait ambiancé ma petite rate, le salaud, mais ses yeux à elle disaient qu’elle avait pas voulu.

On s’est expliqué cash, avec Angélo et ça a tapé dur. Il aurait pas dû sortir sa lame, moi j’ai eu peur et j’ai pris ce que j’avais sous la main. Une barre de fer. J’ai dû lui éclater la tête, ça pissait le sang de partout. Après je sais plus. Il y avait plein de monde autour de l’ambulance. Moi, on m’a embarqué dans la boite de six.

 

- Quel âge as-tu ?

- Quinze ans.

- Tu as une idée de ce qui va t’arriver, maintenant ?

- Non, m’sieu.

- Monsieur le Juge.

- Non, Monsieur le Juge. Est-ce que je pourrai voir Rania ?

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans calipso nouvelles
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commentaires

LAMY Jacques 16/01/2009 14:20

Tout s'explique, Ysiad : à l'exception de quelques textes, je n'apprécie pas trop Beaudelaire....Et, à vrai dire, j'aime beaucoup plus ceux de Gainsbourg...  avec la musique.

ysiad 16/01/2009 12:16

ce poème de Gainsbourg, même sans musique, est délectable et me fait penser à du Baudelaire quand je le lis à haute voix.Il est vrai que Gainsbourg avait aussi le don de mettre ses mots en musique, et personne ne s'en est plaint.

LAMY Jacques 16/01/2009 10:49

C'est une belle chanson (avec paroles et musique, bien sûr.).Jean, tu disais il y a peu que les poétes écrivant du Classique n'avait qu'à respecter les règles... Je ne crois pas que ce soit le cas de Gainsbar... .Ainsi tu acceptes de faire rimer (sans musique d'accompagnement rythmée qui permet de ne retenir que le sens des mots) :"j'étais" (é) et "anglais" (è), "mouvement" et "argent", etc., etc...Et ce ne serait pas faire injure à Gainsbourg que de dire que son texte est déviant de la poésie classique quant aux règles, et que ses mots prennent pleinement tout leur sens dans un environnement musical adapté. Et c'est tant mieux !Et lui-même affirmait : "La chanson est un art mineur, la poésie est un art majeur..." et il ne parlait pas de la tonalité des sons, bien sûr..Seuls les trois derniers vers, magnifiques, peuvent être déclamés sans musique en conservant pleinement tout leur sens:.
Elle avançaEt prononça ce mot :Alméria.
Mais c'est de la poésie libre, Jean, en dépit des tentatives de rimes, ce qui n'a d'ailleurs aucune importance du moment que cette forme (paroles et musique) suscite de l'émotion. Le reste, Jean, et notamment les règles classiques, ne sont, en ce cas, que ... littérature.

Jean 16/01/2009 03:00

Merci, Ysiad, d'avoir écrit ce magnifique poème de Serge Gainsbourg. Par besoin de musique pour l'apprécier !

LAMY Jacques 15/01/2009 19:05

Inutile d'insister, Ysiad : sans la musique d'accompagnement, je me refuse à danser !