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20 décembre 2008 6 20 /12 /décembre /2008 17:12

On vous l’avait dit : pas de panique ! Au café, nous étions confiants, les nouvelles n’allaient pas tarder. Le Pythagore était tout simplement en rade au large du Venezuela. Au repos forcé, le capitaine Suzanne Alvarez en a profité pour nous conter une de ses singulières aventures…

 


Pour une poignée de Bolos *

 
Ils ont remercié encore et ils les ont regardés partir à la nage qui regagnaient leur bateau de pêche. Puis elle a entendu fuser des rires brefs, comme des hoquets, tandis que l’un d’eux pivotait un doigt contre sa tempe. C’est là qu’Anna a compris qu’elle avait fait une énorme boulette. Heureusement, absorbé par le réglage des voiles, Marc n’avait rien vu, rien entendu.

Après plusieurs semaines passées entre Porlamar et Pampatar, ils quittaient à regret la plus grande île du Venezuela, Margarita, " la perle des Caraïbes ". Il était temps de lever l’ancre et rejoindre rapidement Porto La Cruz*, s’abriter le restant de la saison cyclonique.

Galvanisée par ce séjour enchanteur, où ils avaient vécu des moments intenses, elle s’était mise à la barre, heureuse, pendant que Marc, en bas, assis à la table à cartes, faisait tranquillement le point, quand il lâcha son compas et apparut comme un diable sortant d’une boîte :

- Qu’est-ce tu fous, t’es devenue complètement barge, ma parole ! Mais abats*, bordel ! Il y a une bande sablonneuse tout le long !

" La barge " qu’elle était n’objecta rien pour ne pas envenimer la situation et barra à fond à tribord*, tout en pensant qu’il aurait pu consulter les cartes avant l’appareillage. En même temps, toute la vaillance qu’elle avait ressentie au début de cette lumineuse journée s’était éclipsée comme si la nuit était soudainement tombée.

Moins d’un mille plus loin, pourtant, et bien qu’elle se fût largement déportée, le voilier s’immobilisa net.

A présent Pythagore repose sur un lit de sable. Il s’est échoué et reprendra la flottaison à la prochaine marée…

Marc tapota sa montre de l’ongle de l’index :

- Encore six heures à attendre avant la renverse* ! Et maintenant, qu’est-ce que tu comptes faire ? lui demanda-t-il pour montrer qu’il s’excluait de toute responsabilité.

Elle a simplement haussé les épaules sans le regarder, puis le silence s’était installé entre eux, lourd et gris comme un mur de béton. Franchement, elle commençait à en avoir plein les bottes. Depuis que la moussaillonne était retournée en Métropole poursuivre des études sportives, les quarts en navigation étaient de plus en plus rapprochés ; quant aux corvées, dès qu’ils jetaient l’ancre, ce n’était même pas la peine d’en parler…

Quelques minutes venaient de s’écouler quand ils virent arriver à la nage, un groupe d’une dizaine d’hommes. Un misérable petit chalutier venait de stopper ses machines à quelques mètres d’eux. Anna retrouva une respiration normale.

Les pêcheurs hélèrent et poussèrent le voilier plus au large. Après une demi-heure d’efforts, Pythagore retrouvait sa position initiale.

- Donne-leur donc de quoi boire un bon coup. Les pauvres bougres, ils l’ont bien mérité ! fit Marc redevenu soudain de très bonne humeur.

Enhardie par ce nouveau signe de chance, Anna s’empressa d’obtempérer et puisa dans la caisse de bord planquée sous une des banquettes du carré. Elle prit quelques billets, hésita un court instant et en rajouta deux autres, car l’évocation de ces pêcheurs en guenilles et leurs sourires craintifs, qui s’étaient portés sans hésiter à leur secours, lui fit paraître sa vie à elle, comme une vision de paix et d’abondance ; remonta sur le pont et tendit de bon cœur les bolivares à l’un des hommes qui attendaient agrippés aux filières de Pythagore.

- Tu leur as donné assez, j’espère ! s’inquiéta son mari.

Pour une " pro " de la comptabilité, c’était risible, et bien qu’elle n’eût pas trouvé la plaisanterie risible sur le coup. Et elle qui traitait tout le temps Marc de " panier percé ". Dans sa hâte à vouloir récompenser leurs sauveurs, elle s’était emmêlé les pinceaux avec les zéros, leur filant la plus grosse partie de leur réserve.

- Avec ça, ils vont pouvoir se payer un sacré gueuleton ! songea-t-elle, pestant contre elle-même, en évoquant leurs rires et le geste de l’un d’eux qui disait qu’elle avait perdu la raison.

Mais elle se reprit aussitôt car ce qu’il lui restait de bon sens lui chuchotait que tout ça n’était que passager et que demain, serait un autre jour. A la prochaine escale, elle irait au distributeur automatique pour recharger sans rien dire la caisse du bord. Puisque c’était elle qui tenait les comptes. Ils avaient encore de quoi, avant d’arriver en Guadeloupe où un travail les attendait. Soudain redevenue calme, et relativisant les choses comme à son habitude, elle éprouva l’infinie liberté du néant, où rien n’a de valeur, de gravité ni de sens.

Seule, Carole, la moussaillonne qui était venue les rejoindre quelques mois plus tard, pendant ses vacances universitaires, bénéficia du déluge des confidences que lui fit sa mère, et elles prirent le parti d’en rire. Son père, bien sûr, n’en sut jamais rien, et c’était tout aussi bien ainsi.


*abattre
  : éloigner l’axe du bateau du lit du vent.

* tribord : côté droit du bateau dans le sens de sa marche.

* renverse : prochaine marée, montante cette fois.

*bolo : langage populaire signifiant bolivar, mais utilisé couramment par les Vénézuéliens (un bolivar, des bolivares). Monnaie du Venezuela, dont le nom vient de Simon Bolivar, et qui, à l’époque des faits, équivalait à presque 500Bs pour 1 F, soit 3225Bs pour 1 €. L’actuel président Hugo Chavez, a changé la monnaie (1er janvier 2008) qui s’appelle le bolivar fort, en supprimant trois zéros. Ainsi 1000 bolivares font donc 1 bolivar fort, rendant ainsi le change et la conversion plus aisés.

* Porto la Cruz  : Port du Venezuela réputé pour sa dangerosité et son esprit mafieux (nous le constaterons, hélas ! qu’une fois sur place).

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Histoires d'eau
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commentaires

Jean-Pierre 04/12/2009 18:42


Cette émission devait sans aucun doute être fort instructive, mais des impératifs, à cette heure, m'ont éloigné du petit écran. Navré, Suzanne.


Lastrega 04/12/2009 14:17



La superbe émission qui vient de se terminer à l'instant même sur ARTE racontait la vie au quotidien des petits pêcheurs et de leurs familles, au Vénézuela, au large de
Margarita. Le malheur existe, mais pour cela, bien sûr, il faut savoir regarder et écouter et voyager, non pas en touriste, mais en se mêlant aux gens du pays, aux humbles,
aux oubliés de ce monde, aux sans espoir. 
Vingt ans après, j'ai tout revu. Beaucoup d'émotion. Et je ne regrette pas de m'être "emmêlée les pinceaux avec la caisse du bord". J'espère que vous avez été nombreux à voir
ce magnifique reportage. Bien sûr, il y a pire, bien pire encore que toute cette misère... en Afrique et ailleurs...
A bientôt pour de nouvelles aventures du Pythagore (pour ceux que ça intéresse bien entendu), des histoires tragiques et des plus drôles... parce que sans quoi, on passerait sa vie à
pleurer...



Benjamin 07/01/2009 16:46

Un psy a bord ? Bienvenue à toi Coline dé. Ta présence me rassure. On en a bien besoin par moment.

Lastrega 03/01/2009 09:42

Une moussaillonne de plus, c'est pas de refus. Merci ! coline Dé... Mais bon, tu dis que tu n'as pas le pied marin, c'est honnête de me prévenir, mais ne crois surtout pas que tu vas être dispensée de corvées pour autant. Et comme chacun a une tâche bien définie, je te propose "d'allonger"  tour à tour les membres de l'équipage sur une des banquettes du carré -le capitaine Lastrega y compris- afin d'ausculter leur "âme" en cas de spleen. Je te baptise donc, à ce jour, GRANDE ALLONGEUSE. J'ai dit !

coline Dé 02/01/2009 22:03

Ravie de te retrouver, ma sorcière ! Et en bonne compagnie, en plus...tu  vas maintenant compter une moussaillonne  de plus dans ton équipage ( gaffe, je n'ai pas le pied marin !)prête à reprendre en choeur avec toi ! Et un amical salut également à notre poète, Jacques.