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15 décembre 2008 1 15 /12 /décembre /2008 21:54

Photo : Attitudes passionnelles, la Salpêtrière, Paris,1877, Muséum du Dr Guislain, Gent, Belgique



Une lettre ouverte est un texte qui, bien qu'adressé à une ou plusieurs personnes en particulier, est exhibé publiquement afin d'être lu par un plus grand nombre.

L’histoire dont il est question dans cette lettre vous la connaissez tous. Elle n’a pas commencé à Grenoble mais vous imaginez bien qu’au café comme un peu partout aux alentours cette affaire-là fait toujours grand bruit. Et comme tant d’autres histoires dont on aimerait pouvoir s’en débrouiller autrement que par la dénonciation et l’exclusion, celle-ci est devenue une affaire d’état. Une nouvelle stigmatisation qui a déjà fait valser quelques têtes. Oui, cet acte dément est impossible à supporter, la douleur est bien réelle et pourtant il nous faut rester tranquille, ne pas se laisser prendre par la peur ou la vengeance…

 

Lettre ouverte à Monsieur le Président de la République à propos de son discours du 2 décembre 2008 à l’hôpital Erasme d’ANTONY concernant une réforme de l’hospitalisation en psychiatrie.


Etampes, le 8 décembre 2008

Monsieur le Président,

Eluard écrit dans Souvenirs de la Maison des Fous " ma souffrance est souillée ".

Après le meurtre de Grenoble, votre impatience à répondre dans l’instant à l’aspiration au pire, qu’il vaudrait mieux laisser dormir en chacun d’entre nous, et que vous avez semble t-il tant de difficulté à contenir, vous a amené dans votre discours du 2 décembre à l’hôpital Erasme d’Antony à souiller la souffrance de nos patients.

Erasme, l’auteur de " L’Eloge de la Folie " eut pu mieux vous inspirer, vous qui en un discours avez montré votre intention d’en finir avec plus d’un demi siècle de lutte contre le mauvais sort fait à la folie : l’enfermement derrière les hauts murs, lui appliquant les traitements les plus dégradants, leur extermination en premier, quand la barbarie prétendit purifier la race, la stigmatisation au quotidien du fait simplement d’être fou.

Vous avez à Antony insulté la mémoire des Bonnafé, Le Guillant, Lacan, Daumaison et tant d’autres, dont ma génération a hérité du travail magnifique, et qui ont fait de leur pratique, œuvre de libération des fécondités dont la folie est porteuse, œuvre de libération aussi de la pensée de tous, rendant à la population son honneur perdu à maltraiter les plus vulnérables d’entre nous. Lacan n’écrit-il pas " l’homme moderne est voué à la plus formidable galère sociale que nous recueillions quand elle vient à nous, c’est à cet être de néant que notre tâche quotidienne est d’ouvrir à nouveau la voie de son sens dans une fraternité discrète, à la mesure de laquelle nous sommes toujours trop inégaux ".

Et voilà qu’après un drame, certes, mais seulement un drame, vous proposez une fois encore le dérisoire panégérique de ceux que vous allez plus tard insulter leur demandant d’accomplir votre basse besogne, que les portes se referment sur les cohortes de patients.

De ce drame, vous faites une généralité, vous désignez ainsi nos patients comme dangereux, alors que tout le monde s’entend à dire qu’ils sont plus vulnérables que dangereux.

Mesurez-vous, Monsieur le Président, l’incalculable portée de vos propos qui va renforcer la stigmatisation des fous, remettre les soignants en position de gardiens et alarmer les braves gens habitant près du lieu de soin de la folie ?

Vous donnez consistance à toutes les craintes les moins rationnelles, qui désignant tel ou tel, l’assignent dans les lieux de réclusion.

Vous venez de finir d’ouvrir la boîte de Pandore et d’achever ce que vous avez commencé à l’occasion de votre réplique aux pêcheurs de Concarneau, de votre insulte au passant du salon de l’agriculture, avilissant votre fonction, vous déprenant ainsi du registre symbolique sans lequel le lien social ne peut que se dissoudre. Vous avez donc, Monsieur le Président, contribué à la destruction du lien social en désignant des malades à la vindicte, et ce, quelques soient les précautions oratoires dont vous affublez votre discours et dont le miel et l’excès masquent mal la violence qu’il tente de dissimuler.

Vous avez donc, sous l’apparence du discours d’ordre, contribué à créer un désordre majeur, portant ainsi atteinte à la cohésion nationale en désignant à ceux qui ne demandent que cela, des boucs émissaires, dont mes années de pratique m’ont montré que justement, ils ne pouvaient pas se défendre.

Face à votre violence, il ne reste, chacun à sa place, et particulièrement dans mon métier, qu’à résister autant que possible.

J’affirme ici mon ardente obligation à ne pas mettre en œuvre vos propositions dégradantes d’exclure du paysage social les plus vulnérables.

Il en va des lois comme des pensées, certaines ne sont pas respectables ; je ne respecterai donc pas celle dont vous nous annoncez la promulgation prochaine.

Veuillez agréer, Monsieur le Président, la très haute considération que je porte à votre fonction.

Docteur Michaël GUYADER, Chef de service du 8ème secteur de psychiatrie générale de l’Essonne, Psychanalyste.

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans calipso expression
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commentaires

LAMY Javques 03/01/2009 14:25

De plus, si, comme l'affirme Nicole, il est actuellement impossible de prévoir à l'avance avec une relative certitude le comportement ultérieur d'un individu, je ne vois pas ce que davantage de moyens financiers apporteraient de sécurité aux décisions des psychiatres....En ce cas, comment l'apport d'argent réclamé par le Docteur Guyader pourrait-il pallier à l'insuffisance des connaissances du moment ? .Soit, que les médecins aient déjà la possibilité d'anticiper les "bouffées délirantes", et on voit mal ce que des moyens financiers supplémentaires (sans nouvelles répartition, ce qui est un tout autre problème) apporteraient de tranquilité à la Société,.soit, les connaissances psychiatriques sont encore trop limitées pour permettre aux médecins de se prononcer sur de tels cas, et des moyens nouveaux n'apporteraient aucune tranquilité, à moins d'exiger plus d'enfermement sécuritaire ou plus de médicaments psychotropes (dont on abuse encore trop souvent) ce qui n'est pas non plus une solution, ni même seulement tolérable...

LAMY Jacques 03/01/2009 10:50

il n'est pas possible de dire que vous, toi, moi, tous gens raisonnablement sains d'esprit .... ne commettront pas un crime lors d'une bouffée délirante. Pour autant faudrait-il préventivement nous enfermer ? Cela reviendrait à dire qu'il faut enfermer tout le monde!! .Bien évidemment Nicole, mais est-ce bien le sujet de la lettre du Docteur Guyader ? Franchement je ne le crois pas : relisez ce document, vous verrez.... Non, car , il ne s'agit pas de gens dits "normaux" pouvant un jour, éventuellement, "péter les plombs", mais d'individus (relativement rares en proportion de la population concernée, je le concède), ayant déjà commis ce crime..Il est extrêmement commode de désigner des boucs émissaires à la vindicte populaire lorsqu'on veut gouverner : ça occupe, ça détourne l'attention, ça canalise l'agressivité...Mais c'est profondément manipulatoire, et je ne peux accorder aucune estime ni confiance aux personnes pratiquant ce genre de manoeuvres. Je trouve la lettre de ce médecin à la fois très belle dans sa facture et très juste et digne dans son propos. .Votre discours, Nicole, concerne les FUTURS malades mentaux et non ceux, déjà l'objet de soins, susceptibles de récidives, ce qu'évoque justement le Docteur Guyader. Ce grand spécialiste ne parle ni de Vous ni de moi, Nicole (enfin surtout pas de Vous... . ) .À mon avis de non-spécialiste, en ayant écouté quelques exposés de ces professions (parfois d'avis diamétralement opposés, d'ailleurs), il ne faudrait pas généraliser la dangerosité des malades mentaux. Mais, pour certains psys, il est actuellement possible par un suivi sérieux des malades, de déterminer ceux ayant un potentiel caractérisé de rechute..Doit-on, dans le doute (récidivera-t-il ou ne récidivera-t-il pas ?), laisser des malades (potentiellement dangereux à une grande probabilité), sans soins, errer à l'aventure au risque de commettre de nouveaux actes irréparables ? .Ce ne sont ni les psys, ni, a priori, les êtres qui leur sont chers qui risquent d'être victimes, mais bien d'autres membres, tout aussi innocents, de notre société..De plus, de l'avis même, de l'ensemble des spécialistes dont j'ai entendu les exposés, il s'agit de cas presque rarissime propotionne!lement à la population globale et très, très peu nombreux parmi les mlades de ce type... ..Peut-on sincèrement risquer mort d'homme (ou de femme, bien sûr ! Enfin, bon...) pour avoir accordé quelques temps de liberté à des malades dont on ne pouvait pas ignorer le niveau de démence ?.Non, vraiment, même si j'exprime une grande compassion pour des malades, en proie à de grandes souffrances, incontestablement, je ne peux partager cette prise de risque, aussi faible soit-elle, pour noptre société..Bien sûr, on m'objectera : "et les accidents d'automobiles ?", etc... et je dirais aussi : et les guerres ?.Pensez-vous qu'une mère se soucie de savoir si son enfant est, ou non, l'unique victime d'un crime, et, dans l'affirmative, que cela puisse apaiser son chagrin ?.Il n'est pas question de jeter l'opprobe sur qui que se soit, et surtout pas sur le corps médical dans son ensemble (milieu que je connais plutôt bien..., moi aussi), mais de ne pas prendre les choses, sujets à réflexion, à la légère (tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles..)

Patrick 02/01/2009 23:05

Merci coline. Merci beaucoup.

coline Dé 02/01/2009 22:29

J'ai fait cinq ans d'études en psy, travaillé en psychiatrie pendant vingt ans, fait sept ans de psychanalyse, suivi d'innombrables stages, séminaires, formations sur et autour du sujet, et je sais (avec un degré raisonnable de certitude) seulement ceci : il n'est pas possible de dire que vous, toi, moi, tous gens raisonnablement sains d'esprit (certaines personnes de mon entourage pouffent...) ne commettront pas un crime lors d'une bouffée délirante. Pour autant faudrait-il préventivement nous enfermer ? Cela reviendrait à dire qu'il faut enfermer tout le monde!! Il est extrêmement commode de désigner des boucs émissaires à la vindicte populaire lorsqu'on veut gouverner : ça occupe, ça détourne l'attention, ça canalise l'agressivité...Mais c'est profondément manipulatoire, et je ne peux accorder aucune estime ni confiance aux personnes pratiquant ce genre de manoeuvres. Je trouve la lettre de ce médecin à la fois très belle dans sa facture et très juste et digne dans son propos. 

LAMY Jacques 19/12/2008 13:14

J'ignore tout de cette rubrique  "À-Propos"... (???)