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30 novembre 2008 7 30 /11 /novembre /2008 19:55

 

L’étape maritime de ce soir est en Guyane. Avant de débarquer en costume, Suzanne Alvarez vous recommande de ne revêtir le Touloulou qu'après avoir lu cette histoire…

 

                                                      Touloulou a soif

 

Quand la moussaillonne de Pythagore, qui bidonnait à la fontaine du carbet*, surprit cette conversation, elle se hâta de remplir ses Jerrican, les déposa dans l’annexe, mit le moteur en route, fila sans demander son reste et coupa les gaz devant " Mouette Rieuse ", leur plus proche voisin et sur lequel Anna, sa mère, était en grande conversation avec Lili, la propriétaire du voilier.

" Chez Kalinana  " à Matoury*, la fête battait son plein ce samedi soir, au rythme de l’orchestre des  Mécènes, et l’ambiance s’annonçait chaude. Le Touloulou*, cette vieille coutume qui date de l’esclavage, tirait à sa fin. Bientôt, on brûlerait Vaval sur la Place des Palmistes à Cayenne.

Le touloulou au masque carmin qui s’était avancé prestement sur la piste où s’étaient agglutinés tous les hommes, invita Marius à ouvrir le bal. Un sourire niais s’étendit sur le faciès de l’heureux élu.

Dès qu’il voyait arriver une femme, Marius devenait à cet instant, rose, frais, bêta et son cœur s’emballa aussitôt pour cette reine de carnaval qui l’avait choisi d’emblée. Mais il devait assurer car son honneur de danseur et sa virilité étaient en jeu.

Déguisée de la tête aux pieds, le touloulou en question, portait ce soir-là, en plus de sa longue robe, des lentilles de contact colorées, une cagoule, un masque, des faux-seins semblables à des obus, une perruque, des gants, des bas, et un faux-cul. Impossible donc de savoir qui était cette grande poupée aux couleurs chatoyantes sous le costume hermétiquement clos, ni si elle était noire, blanche ou jaune, d’autant plus que les touloulous présents dans la salle se comptaient au nombre de cinquante deux..

Pourtant, dès le premier regard, le danseur lui balaya les reins, la caressa, la dévêtit…

Il les lui fallait toutes ! Il avait pourtant une petite femme adorable…et à qui il avait interdit de participer à la fête, comme certains " machos " du mouillage avaient interdit à leurs compagnes de voyage de se rendre Chez Kalinana …car Touloulou avait une réputation sulfureuse. Et il estimait que seuls, les mâles de son espèce, avaient leur place dans cette boîte de nuit.

Elle avait une grâce provocante. Comme elle tremblait légèrement des épaules au rythme de la danse, il sembla même à Marius qu’elle était parcourue par un frisson amoureux, et à cet instant, il sentit qu’il la possédait, par un mystérieux pouvoir, à travers les épaisseurs de tissu de son costume, superposées comme des couches géologiques. Tour à tour, mazurka et biguine* s’enchaînèrent et cette fascinante belle de nuit d’une rare beauté, se fit enjôleuse, câline, espiègle, coquine, ensorceleuse et emporta son danseur dans le vertige de la nuit du carnaval qui se solda par un torride piké*, le laissant pantelant :

- Touloulou soif ! dit-elle d’une voix qu’elle s’efforça à rendre rauque le plus possible. Ce fut ses seuls mots de la soirée.

- Touloulou soif ? fit-il haletant, en plissant les yeux comme s’il plongeait dans sa mémoire. C’était son truc pour séduire les femmes. Il arbora un air émoustillé en l’entraînant au bar et lui offrit un verre qu’elle but à l’aide d’une paille à travers le masque de soie écarlate.

Savoir que son mari était tombé en pâmoison devant un makoumé*, en l’occurrence ce jour-là, Marc, le mari de sa voisine de mouillage, en s’imaginant avoir affaire à une créature de rêve, Lili accueillit cette nouvelle avec sa placidité habituelle et elle voulut savourer à nouveau les paroles entendues et rapportées par la jeune fille.

- Et il a dit quoi exactement à ton père, ma Carole ?

- Il a dit : je la sentais toute chaude à travers son costume. Je ne sais pas… mais cette voix… cette voix… même déformée… c’est drôle, ça me rappelle quelqu’un… mais je ne sais pas… ça finira bien par me revenir. En tout cas… on ne doit pas s’ennuyer avec ce genre de nana ! fit la conteuse, une main posée sur le cœur.

- En tout cas, nous, on l’a bien eu ! s’esclaffèrent les trois comploteuses.

Quand Marius le Capitaine de " Mouette Rieuse " rentra chez lui ce soir-là, Lili le regarda avec juste un peu d’ironie.

 

 

*Touloulou : costume traditionnel du carnaval guyanais

*Carbet : grande case pouvant accueillir plusieurs familles et faite de pieux et de feuillages.

*Matoury : ville guyanaise située non loin de Cayenne (capitale de la Guyane).

*Mazurka, biguine et piké : danses créoles.

*Makoumé : homme travesti en femme. .

Avec le Carnaval qui est l’événement majeur sur le calendrier, après la fusée Ariane, la Guyane française vit au ralenti pendant presque trois mois. Il représente la plus colorée et la plus attendue des fêtes qui appartient presque exclusivement à la culture créole guyanaise, et bien que les communautés métropolitaines, brésiliennes et chinoises y prennent part également. Il est à noter par ailleurs, que seuls les touloulous sont déguisés, et non les danseurs invités.

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Histoires d'eau
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commentaires

Lastrega 19/12/2008 10:28

Je remarque, je remarque... et je passe l'éponge pour cette fois. Mais c'est exceptionnel !

Josiane 18/12/2008 21:13

J'espère que les galériens n'auront pas dépassé leurs limites en croisant les marins du Vendée Globe pour nous amener le "putain de carton.De ne pas avoir pris l'eau en cours de route,  serait une bonne nouvelle.Cet appareillage prochain me conforte dans l'idée que ma punition devrait être levée je m'en réjouis d'avance. Un grand merci à l'armateur pour cette importante décision. Je vais commencer à laver le pont à grande eau. J'espère que cap'taineAlvarez le remarquera... 

Patrick 17/12/2008 18:04

Pas de panique ! Le "putain de carton" de Jean Calbrix est arrivé par la dernière galère et le prochain appareillage de Pythagore est prévu pour la fin de semaine. Préparez vous à rejoindre vos postes !

Hélène 17/12/2008 15:56

Je ne veux pas jouer la carte de la solidarité féminine, mais,je trouve la punition  disproportionnée à l'endroit de Josiane, comparativement à ce que j'appellerais une peccadille. L'inactivité engendre souvent des paroles qui ne tiennent pas compte d'une situation précise à un moment donné. C'est sans doute le cas pour Josianne. C'est bien de dire, Cap'taine Alvarez -qui c'est l'chef ici-, mais, l'Histoire nous apprend que sur le Bounty, un certain capitaine a connu quelques problèmes pour ne pas avoir mesuré ses propos avec son équipage. Je sais, nous vivons dans un monde différent, mais sous le cortex des gens de la mer, qu'en serait-il  aujourd'hui devant une situation semblable.N'entraverait-elle pas la bonne marche du bateau avec des mouvements de mauvaise humeur dont tu aurais à te repentir. Lève la sanction, c'est le moins que tu puisses faire en pensant qu'il est impossible de copier mille fois ce que tu demandes à Josiane. Ce serait trop d'injustice!

Lastrega 17/12/2008 10:34

C A R Ê M E ! Josiane ! Sais-tu ce que cela veut dire ? Eh bien ! ça veut dire TEMPS DE PRIERE ET DE PENITENCE, donc RESTRICTIONS de toutes sortes... 46 jours que ça doit durer pour Pythagore !Et puis aussi, j'ai prévenu l'Armateur Patrick, de ne point me donner de fret tant que ce "putain de carton" ne sera pas arrivé au café. Après tout, n'était-ce point ce que tu souhaitais ardemment il y a peu, toi aussi ?Tiens, pour ta peine, tu me copieras MILLE FOIS : "Je ne dois pas déranger le Capitaine de Pythagore pendant ses prières faites au Grand Armateur Patrick pour nous livrer, toutes affaires cessantes, le "putain de carton" de Jean Calbrix".... J'AI DIT !PS. Copie à rendre impérativement, sans ratures ni taches avant le prochain embarquement. Sans quoi, tu resteras à quai, ma belle...   NMD. Nan Mais, Des fois... qui c'est l'chef ici !