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22 novembre 2008 6 22 /11 /novembre /2008 18:13

Dominique Guérin aime bien passer un peu de temps au café. Elle apprécie le décor, feuillette le menu, goûte quelques spécialités, commente fables, légendes et odyssées, puis raconte à son tour…

 

  

La voix est sentencieuse :

- il y avait beaucoup de monde dans le TGV Atlantique vers 6 heures, ce soir.

Comme si c’était l’annonce du siècle !

Dire que je paie ma redevance pour entendre le même blabla à chaque fois que les vacances scolaires reviennent sur le tapis. Ce leitmotiv du journal télévisé me rattrape toujours au moment le plus vulnérable de mes journées solitaires, quand le crépuscule engloutit le HLM où je niche dans un studio vétuste.

Le présentateur, l’œil rivé sur son prompteur, se fend d’un sourire apitoyé. Je me demande pourquoi. Les images illustrant son propos ne m’inspirent aucune compassion. Au contraire. Elles me donnent toujours l’impression de l’avoir raté, ce train. Car je les envie ces quidams en partance, rivés à leurs valises et piaffant sur un quai bondé. Leur TGV a du retard ? La belle affaire : demain, ils seront ailleurs. Je leur souhaite tout le soleil du monde.

J’avale ma semoule en les regardant se bousculer vaille que vaille. La SNCF a encore mal calculé son coup. Pas assez de wagons malgré le surplus réquisitionné pour la bonne cause : celle des congés migratoires.

Pauvres estivants ! Leur nuit sera longue, la mienne sera courte. Ils sommeilleront jusqu’à destination, paupières bouffies et cœur en fête. Je me lèverai aux aurores, yeux gonflés et moral en berne. Non vraiment, je n’arrive pas à les plaindre. Même se posant en victimes du dérapage horaire des transports en commun : c’est le prix à payer et ce prix-là, je serais prête à en doubler la mise pour endurer leur calvaire récréatif. Seulement voilà, les petits boulots d’intérim limitent mon horizon festif aux tours de banlieue qui surplombent les méandres orléanais de la Loire. Il y a sable et sable : nos plages ne se ressemblent pas.

Soudain, je me retrouve en Irak. Là-bas aussi il fait soleil... J’éteins la télé.

Mon bol échoue sur la paillasse de l’évier. J’ai la flemme de le rincer et je m’allonge tout habillée sur mon lit défait. On est déjà presque demain. Mais demain ne sera pas un autre jour !

5 h. Le radio-réveil y va de sa litanie quotidienne. Irak, attentat, grèves, météo. Je me dirige au radar vers la cafetière. Diam’s s’éclate sur les ondes. Je frissonne. Ont-ils débarqué à bon port, les voyageurs surnuméraires d’hier soir ? Voiturés du départ à l’arrivée, sans autre souci que leur billet à composter et leurs bagages à caser… En fin de nuit, ils ont dû investir villas, gîtes et hôtels. Qu’ils y reposent en paix avant d’émerger devant un copieux déjeuner et de pester à loisir sur leurs déboires ferroviaires de la veille. L’heure n’est pas à l’indulgence : je les déteste, eux et leurs mesquines doléances de gagne-moyens. Après tout, moi aussi, j’existe. Moi aussi, j’en ai ma claque des transports.

J’avale mon kawa serré puis me déshabille à contretemps, me douche, me rhabille avec les mêmes vêtements froissés, faute de motivation devant ma modeste garde-robe. Rien que de penser à l’enfilade des locaux vides voués à ma serpillière, j’ai la nausée : et aujourd’hui plus encore que d’habitude au souvenir du faux scoop aoûtien filmé Gare Montparnasse. Dehors, la pluie m’accueille. Je précipite le pas.

Il y a beaucoup de monde dans le bus n°9 à 6 heures, ce matin.

Mais je doute que ça fasse la Une du journal télévisé !

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Transit et variations
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commentaires

Léonie Colin 27/11/2008 13:40

Bien sûr, relativiser, penser à ceux qui meurent , ceux qui souffrent, mais ce n'est pas si simple, parfois des situations calmes et banales sont empreintes de violence: l'enjeu ne semble  pas vital mais ce qui se joue peut faire imploser les acteurs et les consumer jusqu'au bout. Le sentiment d'injustice détruit parfois autant que l'injustice elle-même.

Jean-Pierre 26/11/2008 17:07

C'est vrai, nous ne voyons pas le monde qui nous entoure ou nous ne voulons pas le voir. Le cas de cet homme relaté par Suzanne nous émeut quand quelques minutes avant sa fin, il échaudait peut-être des projets. L'année dernière, lors d'une remise de prix à Montrond un jeune de 17 ans primé à ce concours, nous a annoncé, avec des larmes dans les yeux,avant de lire son texte qu'il ne lui restait qu'un an à vivre. Une leucémie, je crois.On ne ressort pa indemne devant cette injustice.Mais il nous faut continuer à naviguer sur les vagues des jours. C'est le lot de ceux qui restent.
 
 

LAMY Jacques 25/11/2008 15:07

Et oui, la hiérarchie des valeurs : c'est cela !
On rouspète parce que l'on perd un peu de temps sur un quai de gare (alors que l'on va passer quinze jours de loisir au soleil), mais on demeure indifférent à la femme de ménage qui ne dit rien, serpille, et ne partira pas en vacances. On se plaindouille de rhumatismes alors qu'un être cher ou une bonne relation, beaucoup plus jeune que vous, s'efface de votre horizon. On pleure sur sa facture de téléphone portable, alors qu'un voisin n'a pas de quoi nourrir correctement ses enfants...
Les habitants aigris de l'ex-Pays de Cocagne verront un jour le ciel leur tomber sur la tête, la météorite balayant tout sur son passage : égoïsmes et misères...
Le Cosmos (ou autre calamité insurmontable pour l'Humanité) ne respecte aucune hiérachie des valeurs, lui non plus...

Lastrega 25/11/2008 14:11

Oui, il faut R E L A T I V I S E R. Justement, à propos de ça, je vais vous en raconter une bien bonne (plutôt bien mauvaise) qui vient tout juste de se produire dans mon immeuble. Bon, vous êtes bien assis... J'essaie de vous la faire courte. Peu avant midi, je sonnais à la loge du gardien, un homme adorable de 53 ans. Nous avons l'habitude de nous rendre de petits services, lui, prend mon courrier, mes recommandés et mes paquets quand je m'absente, s'inquiète de ma santé quand il ne me voit pas... et moi, je m'occupe de sa paperasse... Donc, je sonnais à sa porte quand une charmante voisine qui arrivait de ses courses m'a demandé ce que je faisais là. - Comment ça ce que je fais là ? lui fis-je tout étonnée d'une question aussi saugrenue.. - Mais comment ça, vous n'êtes donc pas au courant ? On l'a trouvé mort ce dimanche matin vers 8 h 30. Crise cardiaque ! me répond cette dame. Je suis A T T E R R E E !

dominique guérin 25/11/2008 12:08

Je crois que je vous dois à tous un merci pour vos chaleureux commentaires. Alors, voilà : Merci