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30 octobre 2008 4 30 /10 /octobre /2008 21:47

A la demande générale et des moussaillons en particulier Suzanne Alvarez nous offre un nouvel épisode de ses " Histoires d’eau " Préparez-vous à chavirer avec :

 

Sale macaque !

 

Dans la coulée d’or du couchant, la mer se prélassait et reflétait le ciel embrasé. Le capitaine et ses deux équipières prirent la décision de tirer sur Gibraltar. De toute manière, il fallait bien emprunter ce détroit pour se rendre au Maroc.

Ils naviguèrent toute la nuit. .

Au petit matin, le Rocher mythique, bien plus célèbre que celui de Monaco, et théâtre de bien d’épopées maritimes à travers les siècles, surgissait devant eux, les propulsant d’un coup en Angleterre.

- Attention, ça rigole pas ici…c’est probablement l’endroit le plus surveillé du monde… vu l’intensité du trafic… et c’est un des ports les plus courus de la Méditerranée ! les renseigna la moussaillonne sans relever la tête de sa documentation…

Ils n’avaient pas encore accosté, qu’ils furent reçus par un comité d’accueil qui les hélait et leur ordonnait de s’amarrer au quai de la douane. Un individu mal embouché, sûr de son pouvoir, s’était avancé lentement, les naseaux pleins de feux et de mépris et leur aboya dessus dans la langue de Shakespeare : le drapeau espagnol était encore en bonne place dans les barres de flèches* de Pythagore. Le Capitaine coula un regard de connivence à sa fille, la jeune préposée au hissage des couleurs. Moins d’une minute après, le pavillon de courtoisie britannique de Gibraltar * avait remplacé l’intrus.

- Trois jours… pas un de plus ! marmonna Marc, douché par l’accueil.

Puis il ajouta plus haut et après que le British se fut un peu éloigné :

- Moi, je vous préviens, les filles, on change le sondeur, on fait le plein d’eau…le gas-oil… la bouffe et après… Tanger ! Pour la lessive, y’a rien qui urge ! fit-il exaspéré.

 Les filles se jetèrent un coup d’œil d’intelligence, mais s’abstinrent de répondre. Tant pis si à bord, il n’y avait plus rien de propre à se mettre et si elles comptaient sur cette halte pour s’occuper du linge. Ce n’était pas le moment de se la ramener.

Après les formalités d’usage, ils gagnèrent " Marina Bay " encombrée, où, après des manœuvres compliquées, Pythagore réussit à se coincer entre " Nuage " et " Amen ", deux voiliers français qu’ils avaient rencontrés sur la Costa Blanca près de Benidorm et avec qui ils feront, plus tard, la traversée pour le Maroc.

 

- Vous avez de la chance. C’est le dernier… sinon, vous étiez bons pour le commander en Angleterre… et pour les délais, je vous dis pas… dix à quinze jours avant que ça arrive jusqu’ici… et encore ! leur annonça triomphant le gars sympa du ship*, dans son jargon.

- Quel bol on a eu ! Mais quel bol on a eu ! On va arroser ça et après, on s’occupe du ravitaillement ! On va pas moisir ici …c’est moi qui vous le dis ! fit le capitaine en sortant du magasin d’accastillage, flanqué de ses deux équipières, et subitement ragaillardi par ce coup de chance inespéré…

La ville est affreuse. Il y a des grues et du béton partout. C’est sale et la pollution est à son comble. Les boutiques sont tenues par des Pakistanais qui ont un sens du commerce tout particulier.

- Avec eux, on a intérêt à payer en Livres Sterling, sinon bonjour l’arnaque ! constata Anna qui était une spécialiste du change.

Partout des British habillés comme au temps des colonies, et des vestiges de canons dans tous les coins. Il y a peu d’Anglais de souche. Seuls les pubs, les bus rouges à étage et les cabines téléphoniques rappellent le Royaume de la Reine Mère.

- La Guiness est un délice… au moins ça ! gourmanda Marc en rappelant le garçon pour une deuxième tournée.

- Pas pour moi… c’est costaud ce truc-là ! déclara Anna.

- Et le coca un vrai bonheur ! renchérit Carole qui sirotait tranquillement son verre.

 

- Nom de Dieu ! Je le crois pas, mais je le crois pas … cette saloperie m’a piqué mon sac….C’est pas possible, je venais juste de le poser pour faire une photo. Je suis maudit ! se lamentait Marc, écoeuré de ne pouvoir rien faire.

Du haut du roc qu’il avait escaladé en vitesse, le voleur hors d’atteinte, s’était arrêté et leur faisait face, toutes babines retroussées et, hilare, il les narguait, un sac à dos vert à bout de bras.

- Sale Macaque* ! hurlèrent-ils tous les trois en chœur, un poing levé dans sa direction.

Alors, ils retournèrent au ship pour passer commande d’un nouveau sondeur et, pour se consoler, s’offrirent même un Autohelm car le pilote automatique Plastimo commençait lui aussi à donner des signes de fatigue. Pendant qu’on y était !

- C’est souvent que ça arrive vous savez ce genre d’histoire. Y’a pas plus hargneux et voleurs qu’eux … un moment d’inattention et pfffttt ! dit le gars du ship qui avait l’habitude, en se retenant de rire, face à la mine décomposée du marin.

De retour sur Pythagore, ils quittèrent la marina, ils firent le plein de gas-oil et l’eau et mouillèrent sur ancre face à la piste de l’aéroport dans la grande baie de La Linéa*. Au moins là, c’était gratuit et on n’était pas les uns sur les autres. Sans compter qu’avec le voisinage des Boeing et des fusées anti-mouettes, on n’avait pas besoin de réveil matin…

 

Mais le paquet tant espéré en provenance d’Angleterre se fit attendre. Quand ils le reçurent enfin, ce fut la météo qui n’était pas au rendez-vous. Alors, ils en profitèrent pour faire la visite du célèbre musée qui les enchanta, signèrent le livre d’or à la mairie, contenant des signatures allant de Winston Churchill à Johnny Hallyday, et traversèrent presque chaque jour la piste de l’aérodrome dont le flot ininterrompu de piétons, vélos et voitures était stoppé seulement quand un avion décollait ou atterrissait, pour se rendre à La Linéa, afin d’y faire des provisions deux fois moins chères du côté espagnol que du côté anglais, pour remplir les coffres de leur bateau. Ils s’amusèrent du spectacle permanent sur le vaste plan d’eau des policiers anglais coursant les trafiquants de cigarettes espagnols munis de vedettes, surnommées également cigarettes et cent fois plus puissantes que celles des British. Ils firent de nouvelles connaissances, s’éclatèrent à l’Anglaise, et ne s’ennuyèrent pas un seul instant. Bref, ils en oublièrent complètement l’incident du sac et, ma foi, trouvèrent ce séjour à vivre dans l’enclave britannique bien agréable.

 

La brume s’était dissipée et dans la journée, ils purent entrevoir l’Afrique. C’est ainsi que peu avant minuit, et un bon mois après leur arrivée à Gibraltar, ils remontèrent l’ancre et appareillèrent, suivis des deux autres voiliers français amis. Ils se sentaient libres, grands et heureux. L’avenir était comme cette nuit étoilée : immense.



*Barres de flèche 
: gréement dont le rôle est de contrôler le cintre latéral du mât.

*Ship  : ou shipchandler. Magasin d’accastillage marin.

* La Linéa  : Andalousie. Centre commercial espagnol à la frontière du territoire de Gibraltar.

* Macaque  : Il faut savoir que sur le Rocher de Gibraltar vivent des singes en liberté, seule attraction du coin. A l’époque des faits, on n’en dénombrait plus que deux cent quarante. D’après les archives historiques, ils seraient arrivés à Gibraltar bien avant l’occupation britannique. Selon la légende, les macaques auraient sauvé l’enclave d’une invasion espagnole au 18ème siècle, lorsqu’ils avaient donné l’alerte aux soldats britanniques. Vénérés comme des dieux, ces singes sont recensés et nourris deux fois par jour par les autorités britanniques. Les Britanniques tiennent à eux comme à la prunelle de leurs yeux et ont déclaré qu’ils quitteraient le Rocher quand il ne resterait plus un seul singe.

 

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Histoires d'eau
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commentaires

Lastrega 05/11/2008 13:52

Je crois avoir retrouvé notre voleur de sac à dos... à part le tee-shirt... c'est exactement ce macaque-là, sauf que lui portait un débardeur en fourrure... Ha ! Ha ! BRAVO ! Patrick, cette image est géniale...

Lastrega 02/11/2008 16:45

Josiane, Jacques, vos vers sont un ravissement, et C A L I P S O, un enchantement qui permet d'exposer tant de beautés. Et moi qui voulais m'essayer à la poésie ! Je crois bien que je vais remettre cette affaire, car des vers de mirlitons je ne veux faire ... Et comme disait Vladimir Vladimirovitch Maïakovski : "La poésie, c'est comme le radium ; pour en obtenir un gramme, il faut des années d'effort."Et surtout vos poèmes traduisent si bien la vérité. A ce propos, je ne sais pourquoi, ces paroles d'Alphonse Karr me viennent à l'esprit :"Chaque homme a trois caractères : "celui qu'il a, celui qu'il montre, et celui qu'il croit avoir. "CPT. C'est Pas le Tout, il faut que termine mon nouveau récit, et je vous dis... A più tardi, mes amis !

Josiane 02/11/2008 15:45

Le poème de Jacques et notamment la dernière strophe,  me rappelle un de mes vieux poèmes. Je me permets d'abonder dans son sens avec ETRE, en forme libre.ETREEtre cet oiseau blancVenu du fond des âgesSur la gamme des joursPour y chanter la vieEt suivre dans son volMenant à l'infiniLa traversée du tempsAu cours de son voyage.Etre celui qui croitQuand l'âme à la dériveS'éloigne, tourmentéeSans connaître de trêveQue la chaleur des motsFait renaître les rêvesOù viennent s'effacerLes insondables rives.Etre soi-même , enfinAutant qu'on puisse l'êtreSans recourir aux soinsD'artifices trompeursDont l'éclat du vernisTel un vil imposteurReflète le souciDu désir de paraître

LAMY Jacques 02/11/2008 15:03

Allez ! Fouillants ! La Liberté nous appelle...  (Lastrega)

Être libre ?Être libre !  Quel mot !  Quelle espérance aussi !Vibrer en "doux penseur" : quel exploit réussi !Mais être vraiment libre, c'est libérer les autresDes ragots, des rancoeurs, même des bons apôtre.Être libre ?C'est accepter toujours d'écouter des retors,Reconnaître parfois que l'on a bien des torts,Ne pas être jaloux de ceux qui savent faireEt secourir celui qui n'a pas de repère...Être libre ?Créditer le poète de son amour du Monde,Aider les miséreux souriant sans faconde.Si contraire et le sort, conserver l'esprit droit,Être soi-même enfin... et non ce que l'on croit.JL


Lastrega 02/11/2008 14:51

Ah ! Mais que voilà un bel équipage ! Jean-Pierre, Jacques, Josiane, rien que de doux poètes, et puis aussi Tinon, Laurenti et Cie, ces délicieux compagnons.Tendres troubadours, votre poésie me fait pleurer de tendresse.... Nous voyez-vous déclamer, sous la Constellation, ces merveilleux vers, en hommage à la MER.Allez ! Fouillants ! La Liberté nous appelle...