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25 octobre 2008 6 25 /10 /octobre /2008 18:08

Après un mois de périples divers et de remise en forme, Suzanne Alvarez est de retour, avec dans la soute de son bateau quelques hauts faits maritimes. Aujourd’hui :

 

La pêche miraculeuse

 

 

On était presque à la fin de l’été. Ils longeaient la Costa Del Sol. La mer était presque d’huile et le soleil était au zénith. Un calme olympien régnait sur le pont, seulement troublé par un bruit sourd qui remontait du carré.

- Râ ! Râ ! Râ ! faisait la lame de l’éplucheur qui roulait la peau des pommes de terre.

- Les poissons nous boudent… ça fait une semaine qu’on n’a rien pris… et cette belle dorade coryphène qu’on a laissé filer… je suis dégoûtée… elle faisait au moins cinq kilos ! pesta en reniflant l’adolescente qui surveillait les moulinets des lignes de traîne.

Son père, le nez dans une revue d’accastillage, daigna relever la tête pour lui lancer un regard désabusé tout en caressant d’une main distraite le chat niché contre lui.

- J’ai perdu mon plus beau rapala*… encore cent vingt francs de fichus ! fit-il en poussant un profond soupir d’exaspération pour bien manifester son mécontentement. Puis il se replongea dans la lecture de la page des sondeurs*.

- Et c’est quoi le menu du jour ! claironna la moussaillonne à l’intention de sa mère.

Silence radio.

- Tu vas voir qu’on va avoir droit à des maquereaux en boîte avec des patates ! ajouta-t-elle, railleuse.

Le Maître coq * qui ne perdait pas une miette de ce qu’il se disait sur le pont, fit une apparition au-dessus de la descente du carré, ignora l’équipage et scruta l’horizon, comme si les mots de ses paroles y étaient inscrits :

- Et pourtant…il faudra bien vous contenter de ça….Si je compte sur tout le poisson que vous avez pêché ces jours-ci ! fit Anna, morose, en retournant à sa cuisine.

A présent, le vent venait de tomber complètement et les voiles battaient en claquant lamentablement.

- Mince, c’est la pétole* ! Allez ! On affale ! Comme ça, on en profitera pour déjeuner tranquillement. On a le temps ! décida le capitaine.

Après avoir laissé filer cent mètres de chaîne dans un fracas assourdissant, l’ancre s’enfonça dans l’eau.

- Il y a un pêcheur qui nous fait des signes. Je vais voir ce qu’il veut et je vais en profiter pour lui demander s’il peut nous vendre un peu de poisson. Maman, passe-moi vite quelques pesetas ! cria Carole, tout en sautant dans le dinghy* amarré à l’échelle de bain, et toute contente de se rendre utile et de perfectionner son espagnol.

Sur les lèvres du pêcheur, un sourire narquois s’est dessiné, et de loin, ceux de Pythagore, munis de jumelles, ont compris à ses gesticulations la réponse humiliante de son refus qu’il a fait à leur fille, et qui veut dire :

- Tu te fous de ma gueule !

Puis l’annexe a fait demi-tour et les gaz à fond, elle est revenue dare dare s’amarrer à leur bateau.

- Vite ! Il faut partir en vitesse… Ce type est cinglé… Il m’a traitée de tous les noms… Il dit qu’il y a des casiers et des filets tendus un peu de partout… On est dans une zone interdite aux plaisanciers… Si on reste ici, lui et les autres pêcheurs vont nous tomber dessus !

On ne se fit pas prier. On remonta l’ancre, on remit le moteur en route. On oublia le déjeuner.

Le silence qui s’était à nouveau installé était entrecoupé par un sens de l’humour plutôt noir :

- Vivement qu’on sorte de ce pays… jamais vu des gens aussi désagréables que ces pêcheurs espagnols ! On croirait toujours qu’on va leur bouffer leur soupe ! dit l’un d’eux.

Moins d’un mille* plus loin, le moteur se mit à caler.

Le bosco se pencha par-dessus bord :

- A tous les coups, un sac plastique s’est pris dans l’hélice ! Il ne manquait plus que ça…Il va falloir plonger !

- Je vais aller voir ce qui se passe là en dessous ! fit la jeune fille tout en enfilant ses palmes et en ajustant son masque et son tuba. Elle disparut un moment sous l’eau puis réapparut comme électrisée :

- Incroyable ! Vous ne devinerez jamais !

- C’est quoi bon sang ! fit le père avec agacement.

- Un filet de poissons … on a accroché un filet de poissons. Il y en a … je sais pas, moi… au moins un millier !

Armé d’un couteau, Marc descendit à son tour, donna un grand coup dans le filet qui libéra le produit de la pêche, en même temps que l’hélice. Anna remonta avec précaution les deux bouts* fixés aux seaux frétillants et remplis à ras bord qu’elle avait pris soin de glisser sous les filières, le long de la coque. Souriant dans le vide, elle songeait à sa fille et à l’affront subi par le refus du pêcheur ; pensant que quelquefois, dans la vie, il arrive que justice s’accomplisse.

C’est ainsi que la soirée se passa à vider, à écailler, et à mettre en bocaux. L’un coupait des rondelles de citron, l’autre cassait des branches de fenouil en petits morceaux, pendant qu’un troisième surveillait l’autoclave*. La bonne humeur et l’entrain comique de l’équipage eurent raison du malaise qui s’était glissé comme un ver dans le fruit de cette journée.

 

* Rapala : leurre (poisson artificiel) utilisé pour piéger le poisson.

* Sondeur : appareil servant à mesurer la profondeur des fonds marins.

* Maître coq : cuistot sur un navire.

*Pétole : expression utilisée pour signifier qu’il n’y a pas un pet de vent.

*Dinghy : canot pneumatique, appelé aussi youyou ou annexe.

*mille marin : 1852 mètres.

*bouts : cordages fins.

* autoclave : appareil de cuisson (genre cocotte-minute) destiné à cuire et stériliser (ici, les bocaux à conserves).

 

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Histoires d'eau
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commentaires

Lastrega 15/10/2010 11:05



Rhoooooo ! moiissito. C'est vrai, je m'aperçois après coup (de ti punch) que je m'étais mal exprimée. Mea culpa !



moiissito 15/10/2010 10:17



Hic & nunc !: l'eau était elle suffisamment claire pour que l'ancre y disparaisse au bout de 100 mètres de chaîne ou le bateau faisait il 100 mètres de haut ?



Lastrega 01/11/2008 15:45

Pas d'impatience, Josiane ! Voici ma fille repartie pour Paris, pour y retrouver son ciel d'enclume... Quoique, ces jours-ci, nous avons été plutôt servis côté pluie sur la Côte d'Azur, sauf les matinées qui ont été ensoleillées, mais qu'importe, puisque le soleil était dans nos têtes et nos coeurs...Eh bien ! LamyJacques, vos paroles me ravissent, mais n'éxagérez tout de même pas mes talents, je n'aimerais pas avoir "la grosse tête"... oui, oui, je l'écrirai un jour ce roman dont vous me croyez capable... Quant à votre poème sur "les gens de mer"... c'est si bien vu, si beau, si bien interprété, qu'il n'y a bien qu'un vrai marin qui puisse écrire ainsi sur ce thème... Allez ! Avouez !FPG. Faut-y Pas être Galant pour me causer comme ça ...

Josiane 29/10/2008 20:49

Ce poème est une invitation à embarquer avec Suzanne. C'est quand la fin des vacances? Je brûle de goûter les embruns au goût de sel...

LAMY Jacques 29/10/2008 15:34

Je suis parfaitment de l'avis de Jean-Pierre, et je trouve que Suzanne ALVAREZ écrit de fabuleux chapitres de roman : je le lui ai déjà dit d'ailleurs.On est pris par cet ambiance des gens de mer, l'iode à plein poumon, le coeur un peu chaviré... (retenez-moi Suzanne : je ne sais pas nager !), on navigue avec l'auteure .À la prochaine virée au grand large... Tiens ça me donne un idée :
Bordée ! Poésie Néoclassique.
Aux temps aventureux des escales en mer,
Dans les embruns de nacre et brumes irisées,
Respirent les esquifs au souffle des risées,
Cette haleine océane au goût de l'iode amer.

Les grands mâts démunis, les voiles affalées
Frémissent au tempo des remous entendus ;
Grincent la chaîne grise et les haubans tendus.
Les mouettes vers l'aber s'élancent affolées :

Des hommes d'équipage exultent bruyamment,
Abandonnant le bord au clapotis des vagues.
S'élèvent au détour les notes qui divaguent
D'un banjo solitaire aux trilles d'agrément.

Vers les estaminets aux servantes accortes
Chaloupent des marins nonchalants et badauds ;
Certains marchent pieds nus, le front ceint de bandeaux :
S'envolent les regrets au vent qui les escorte…

La nourriture terrestre abonde dans les plats.
Riant à grosse voix de leurs frayeurs anciennes,
Les matelots repus susurrent des antiennes :
Le nom d'un frère absent qui sonne tel un glas…

Les hommes de la nuit sombrent en ce repaire.
Effondré sur la table aux nectars frelatés,
L'un d'eux conte tout bas les mythes relatés
Du "Hollandais Volant" que gabier ne repère.

Ils quittent lentement auberges, caboulots,
Tanguant, mains en grappin, tout au long de la ruelle,
Vers les quais, piquetés par la bise cruelle :
Ils perçoivent au loin le fracas des rouleaux…


Jacques LAMY