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12 octobre 2008 7 12 /10 /octobre /2008 17:48

Sur les quatre vingt trois nouvelles reçues au concours Calipso 2008 "Passages rebelles" vingt trois avaient été retenues par les jurés dans une première sélection. Vous connaissez les auteurs des dix nouvelles lauréates mais pas les treize autres qui les suivaient, certaines de très près. Comme ces dernières ne seront pas éditées dans le recueil 2008, nous avons proposé aux auteurs de les publier ici même.

Nous poursuivons la série avec Stéphanie Cornu et sa nouvelle " A vos risques et périls ".

 

La chute sera mortelle. Inutile d’esquiver, vous êtes déjà en ligne de mire.

Le mal de tête me reprend. Surtout ne rien montrer, ils observent peut-être. Discrètement, je prends la boîte de comprimés restée dans mon sac. Je fais mine de réfléchir en pinçant ma lèvre et j’avale discrètement les deux cachets coincés entre le pouce et l’index, sans eau…

Je les sens, là, en travers de la gorge. Un peu de salive les fera sûrement glisser. C’est pénible mais je suis assez contente de moi. Ils n’y voient que du feu. Je vais même sourire un peu, ça fera plus naturel.

En ce moment, je suis sous contrôle permanent. Ç’est dur mais le résultat en vaut la peine. Je ne me fais pas de souci pour ceux d’ici parce qu’ils savent qui je suis et puis je connais bien leurs petites manies.

Mais les autres ; ceux qui vont décider, je les crains parce que je ne les connais pas et je sais qu’ils m’évaluent en permanence.

Oh, inutile de faire les étonnés ! Je sais très bien qu’ils m’observent avec la webcam et les caméras planquées partout, y compris dans la chambre et jusque dans la salle de bains. Mais ils ne m’auront pas. Je ne me lave plus depuis une semaine.

D’un côté, ça m’arrange ; j’ai toujours détesté l’eau. Ça remonte à la mort de mon père ; hydrocuté dans la baignoire. J’ai tout expliqué aux policiers : j’ai échappé le sèche-cheveux par mégarde et ensuite … Il m’avait tellement énervée ce jour-là que je ne savais plus ce que je faisais.

Paix à son âme, le pauvre. C’était vraiment une mort con, je ne suis pas très fière de moi. Enfin, depuis je me suis bien améliorée : les idées sont meilleures et parfois même franchement géniales mais ce sont les occasions qui manquent.

Coincée entre ces quatre murs, je ne peux rien faire. Censurée, je le dis tout net, je suis censurée dans l’indifférence générale. Alors, pardonnez-moi messieurs, mais il n’est pas question que je me taise. Je dois m’exprimer, on n’est pas en Chine !

Il faut que j’aille me recoiffer. Je présenterai mieux, surtout qu’avec la webcam on est déformés. Une horreur.

Mes cheveux, mes beaux cheveux … Des effets secondaires, soi-disant. Je les peigne des heures, je les lisse et il en vient toujours, par poignées. C’est à cause du traitement il paraît. Déjà que j’ai perdu des dents …

Ah, ils ne font pas de cadeau cette année. Il faut faire la meilleure impression mais on ne vous donne aucun moyen. Bien au contraire.

Ils ont drôlement corsé la sélection. Mais je m’accroche, je suis une battante. Et puis, je crois avoir mes chances. Pour ma première participation, j’ai été trop naïve. C’est tout moi ça ! J’ai suivi la procédure normale, respecté toutes les règles de présentation mais niet ! Recalée. Alors cette fois ils ne m’auront pas. Je me suis fait finaude et j’ai pigé le truc.

En fait, ils nous surveillent à partir du moment où on décide de faire partie des candidats. Ah pas fous, il y a trop de monde pour seulement une dizaine de places, alors ils mettent la pression.

Mais je fais un beau parcours, sans fautes jusqu’à présent.

Je vais à la bibliothèque deux fois par jour. Deux fois par jour ! J’insiste parce que je m’y emmerde assez pour que ça ne passe pas inaperçu.

Et je lis. Des romans. Je demande les plus intellectuels à Bernadette, une autre pensionnaire qui s’y connaît. Je me suis tapé l’intégrale de Danielle Steel. Ouais môssieur. Et puis du San Antonio à en vomir. Mais Bernadette me les donne en cachette parce que la surveillante dit que c’est mauvais pour mon équilibre. La censure… toujours la censure. Il faut dire qu’il me donnait tellement la migraine que j’avais fini par me taper la tête contre les murs. Enfin, il paraît que je ne suis pas la seule. Les effets secondaires sûrement.

Il faut que je me recoiffe. Ca fait partie des critères.

Je me maquille aussi. Ah ça, j’en fais des efforts. J’ai ma maquilleuse, Corinne, une pro. Il faut dire qu’avec mes mains qui tremblent je n’étais pas beaucoup aidée. Elle te fait ça avec une facilité et, jamais rien à redire. En tous cas, elle ne plaint pas les quantités. Je ne regrette pas tous les desserts que je lui refile aux repas. Midi et soir quand même, depuis une semaine. Sauf hier.

Elle n’est pas descendue en salle à manger. Madame n’arrivait pas à mâcher à cause de sa mâchoire cassée. Tout un cirque pour trois fois rien. La surveillante était folle de rage.

Moi, j’ai pas pipé mot. Vous comprenez, on est gentils, on fait des compliments et le travail se relâche. Moi, comme j’ai dit à Corinne, j’aime le travail bien fait.

C’est pour çà qu’aujourd’hui je suis " consignée dans ma chambre " comme ils disent. Tant mieux, j’ai du boulot.

Ma coiffure ? Ca va ? Je vais me faire la raie à droite, c’est mieux. Mince, trop court, ils commencent juste à repousser de ce côté.

Non, mais sinon j’avance bien. La surveillante m’a convoquée pour m’encourager dans " mon projet personnel ". Ca ne peut me faire que du bien. Je l’ai convaincue, je crois.

Je lui sors des grandes phrases avec des mots que j’apprends par cœur dans le dictionnaire.

Accorte, palindrome, pâmoison, palinodie, palilalie (super palilalie : c’est le préféré du Dr Vaillant), palicinésie …

J’en connais aussi commençant par B, C , A comme … bref, j’en sais plein mais je préfère ceux de la page 776, les P. Mon côté poète sans doute. P comme poète. Ouh la, mais c’est qu’il y en a là-dedans. C’est en fusion per-pé-tu-elle. Pas mal aussi, perpétuelle ? Bernadette, elle sait pas ce que ça veut dire. Je suis sûre qu’elle a été pistonnée pour la bibliothèque.

Flûte.

J’ai bien failli dire autre chose… Attention au faux-pas, sous contrôle en permanence, ne pas oublier qu’on nous regarde et qu’on nous entend !

Et bien sûr, ça saigne. Je vais encore en mettre plein l’ordi… et qui c’est qui va nettoyer parce qu’il faut bien présenter ? C’est bibi !

J’en ai marre de ces croûtes. Et vas-y qu’on désinfecte et vas-y qu’on y met de la pommade. Et j’en ai toujours autant. Elles se déplacent, c’est tout. Quelle galère. Bon, aux grands mots les grands remèdes (sic Shakespeare, enfin je crois) : je lèche.

Non mais j’en ai marre du chimique. Rien ne vaut les méthodes naturelles. Ah, si j’avais toujours mon chien, il y a belle lurette que je serais guérie.

Encore un coup de peigne. Il me faudrait peut-être une retouche maquillage mais vu que Corinne est en invalidité …

Tous ces efforts que je fais ! Je m’épate. Vraiment, je crois que je mérite que mon dossier passe. Sinon, c’est vrai que je le prendrais mal. Et quand je suis contrariée, on sait ce qui arrive…

Enfin, n’envisageons pas le pire tout de suite. Je fais des efforts. Tiens, ce matin. J’ai écrit à ma mère.

Alors là, j’ai été grandiose. Tout en vers. Si, si.

" Ma mère

Si tu me lis,

Sache

Que je suis

Sur l’ordi. "

Impressionnés ?

Et ce n’est que de la correspondance personnelle.

Je vais changer de profil. C’est vrai, toujours de face, ça va les lasser à force. Un trois quarts comme ceci, si je mets l’écran plus à gauche et que je déplace un peu mon fauteuil roulant… c’est pas mal. Un peu plus à droite, oui c’est bien.

Un peu inconfortable à cause de mon strabisme mais comme je ne plains pas ma peine, hein ?

J’en étais où. Oui, la lettre à ma mère. Maman !

Une sainte !

Une patience … J’en souhaite une comme la mienne à tous les enfants, surtout aux petits Africains. (Ils verront que je suis sensible aux grandes causes humanitaires)

Et si j’échouais ?

C’est vrai, l’échec est possible, ce ne serait pas la première fois.

Aurai-je la force de négocier une nouvelle permission de sortie, avec tout ce que cela comporte d’efforts supplémentaires ? Aurai-je l’énergie, une fois encore, de régler leur compte aux membres récalcitrants du jury ?

J’y suis parvenue à deux reprises auparavant, mais quel chantier ! Un mois de travail en amont, et une perm’ d’une semaine qui n’avait rien de sabbatique, croyez-moi. N’empêche, je les ai presque tous eus. Un vrai carnage et une forme de réussite car il fallait du cran, de la méthode et un certain talent pour trouver ces chutes mortelles. Et… sans me faire pincer !

Bon, allez ! Assez d’idées noires. J’ai confiance, cette fois-ci. Toutes les chances sont de mon côté et je crois qu’ils ont parfaitement compris le message…

L’infirmière ne va pas tarder à arriver pour mes médicaments, je mets la touche finale et je me recoiffe.

Bon, je garde mon sang-froid dans la dernière ligne droite. Je respire, je m’étire.

Où est le règlement ?

Le voilà.

Il faut cinq exemplaires. OK. Anonymes. Zut, j’ai mis mon nom à toutes les pages. J’efface. Un code. OK. AZ99 me paraît convenir.

Ensuite, envoyer à, quoi ?

Calipso. Calipso ! Calipso ?

On l’écrit comme ça ? Tiens ! Personnellement, j’aurais mis deux " L ". Enfin bref.

Un dernier clic sur "enregistrer sous " et pour finir mon titre :

" A vos risques et périls "

Ils ne pourront pas dire qu’ils n’ont pas été prévenus !

Quitter.



Stéphanie Cornu
  : l’équipe de Calipso nous propose Passages Rebelles comme thème de concours et me voilà à 41 ans, moi, sage mère de famille avec 2 enfants - un chat - un âne, dans la peau d’une parano schizophrène aux pulsions meurtrières. Ça fait peur, non ?

Oui, mais qu’est-ce qu’on s’amuse !

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Concours de nouvelles 2008
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commentaires

Perez Jb 17/10/2008 11:28

Bonjours je suis le saxophoniste . J'aime bien le texte.Mais surtout je cherche à vous contacter pour le 18 octobre afin de définir un horaire d'arrivée. je n'ai plus votre numéro de tel et pas d'email. donc je passe par cette voie quelque peu inhabituelle. merci de me téléphoner à reception de ce message. Merci à samedi. JB

Laurence M 14/10/2008 16:13

Impressionnant ! Toutes sortes d'idées me sont passées par la tête ... un jeu de télé réalité, un univers de science fiction, style "big brother" ... mais à ça, je ne m'y attendais pas ... !

JEAN-CLAUDE 12/10/2008 19:14

CHAPEAU L'OUTRANCE, LA TRANSE, LE STYLE!