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5 octobre 2008 7 05 /10 /octobre /2008 13:57

Sur les quatre vingt trois nouvelles reçues au concours Calipso 2008 "Passages rebelles" vingt trois avaient été retenues par les jurés dans une première sélection. Vous connaissez les auteurs des dix nouvelles lauréates mais pas les treize autres qui les suivaient, certaines de très près. Comme ces dernières ne seront pas éditées dans le recueil 2008, nous avons proposé aux auteurs de les publier ici même.

Nous poursuivons la série avec Cédric Studer et sa nouvelle " L’hérédité du pendu "

 

 


" Pourquoi " . Techniquement, il s’agit d’un adverbe. Difficile à expliquer. Marque l’interrogation. La surprise subite, peut- être.

" Partir ". Un verbe, il me semble. J’apprendrai plus tard qu’il appartenait au troisième groupe, ce qui ne modifie en rien son sens premier.

" Pendu ". Inconnu au lexique.

"  Pourquoi, partir, pendu ". Ces trois mots revenaient inlassablement. Tantôt murmurés, à peine audibles, tantôts criés puis étouffés entre deux pleurs. Un lien mystérieux semblant les unir m’échappait encore. Quoiqu’il en soit, tout cela n’augurait rien de bon.

Je n’ai rien oublié de cette journée d’été. Les rayons du soleil rentrant avec force dans la pièce. La poussière suspendue, dansant dans les faisceaux d’or. La lourde chaleur, prophétie avortée ou promesse tenue d’un orage futur.

C’était le temps où mon âge se comptait sur les doigts d’une seule main. Du Nutella plein la bouche, je tartinais avec application mon énième tartine tout en balançant mes jambes au rythme lancinant de la mastication.

Dans la pièce d’à côté, les cris de ma mère s’envolaient avec force -tourbillon déchirant d’une onde vibratoire aiguë- pour replonger subitement dans les profondeurs de notre appartement et se muer en un grondement sourd. Le murmure rampant s’amplifiait doucement, puis la voix reprenait son l’envol. " Pourquoi, partir, pendu ".

Quelques heures auparavant, deux de mes tantes avaient investi notre foyer, le visage grave, les yeux gonflés et rougis. De l’asthme sans doute, la période était propice au pollen.

Surprise, ma mère les avait fixé avec intensité puis, sans un mot, m’avait pris la main pour me conduire à la cuisine en prenant soin de bien refermer la porte derrière elle. Les premiers cris se firent entendre, mes tantes aussi pleuraient. Finalement, c’était peut-être un peu plus que de l’allergie.

Je restais assis, figé, léchant mécaniquement le bout de mes doigts. Ma mère revint doucement dans la pièce, un sourire crispé accroché à ses lèvres. Elle s’assit sans un bruit et passa tendrement sa main dans mes cheveux bouclés. Le corps tendu à l’extrême, j’attendis avec angoisse qu’elle m’annonçât la terrible nouvelle responsable de tous ces cris. Quelle bêtise avais-je bien pu commettre ? Serais-je privé de centre aéré cet été, ou pire encore, de vélo ?

- Ton papa est parti, murmura-t-elle dans un souffle.

Je respirai. Ouf ! Le vélo ne serait pas confisqué.

- Est-ce pour cela que tu pleures ?

Elle hésita longuement avant de me répondre, cherchant des mots qui ne venaient pas.

- Il est parti loin.

Soudainement, un éclair traversa mon esprit. Le mystérieux lien unissant les trois mots venait de tomber.

- Il est parti à Pendu ? C’est ça, hein ?! fis-je l’air triomphal.

Elle ne dit rien, m’embrassant juste sur la joue avant de raccompagner mes tantes qui, le nez coulant comme une fontaine, reniflaient à grand bruit dans le couloir. Ah, l’asthme !

 

L’été s’écoula sans que mon père ne revienne. Dans mon for intérieur, j’ai toujours su que papa partirait un jour ou l’autre pour des contrées sauvages. Il n’était pas représentant comme il avait tenté de me le faire croire. Malgré mon jeune âge, l’étrange lueur qui brillait au fond de ses yeux ne m’avait pas trompé et le triste costume qu’il portait à longueur d’année n’était qu’une piètre et sinistre couverture. Débarrassé de ce fardeau, il explorait à présent des terres inconnues. Le soir, avant de m’endormir, je l’imaginais au milieu d’une inextricable jungle, un chapeau sur la tête, une machette à la main. Cependant je dus rapidement cesser de demander à maman où se trouvait le pays de Pendu car visiblement cela lui causait un chagrin terrible qu’elle réprimait à grande peine.

Les journées se firent de plus en plus courtes et septembre arriva. Je fis ma rentrée au cours primaire, seul avec ma mère, quand tous les autres enfants étaient accompagnés de leurs deux parents. Je jubilais à la vue de tous ces pères de famille emprisonnés dans leurs costumes impeccables. Papa avait-il réussi à dompter les peuples aborigènes ? Sans nul doute.

L’enfance est un verre plein d’innocence qui se vide peu à peu, les premières secondes de l’âge adulte commençant au moment où tombent les dernières gouttes. Mon verre se brisa le jour où, dans la cours de récréation, je surpris la conversation d’autres enfants. Pendu n’était pas une ville, ni même une contrée lointaine, encore moins un pays. L’innocence ruissela sur mon corps, le long de mes jambes. Froide, humide, tranchante. En moins d’une minute, je pataugeais dans une flaque immense. A ce moment, il m’eût été moins pénible de me vider de mon sang. Les dernières gouttes retentirent en touchant le sol, clochettes perdues à jamais. Huit ans à peine, je quittais brusquement le monde de l’enfance.

A dater de ce jour, je fus pris d’une véritable phobie pour les cordes, lacets et autres ficelles. Il m’était impossible de jouer à l’élastique et je me réfugiais le temps d’une récréation auprès du sacro-saint ballon de foot. Je refusais également, avec obstination, de nouer mes souliers. Vaincue, ma mère dut se résigner à ne m’acheter que des chaussures à scratch. Nous ne parlâmes jamais plus de mon père mais mon imaginaire l’avait tellement fantasmé que je doutais souvent de la véracité des souvenirs qui me restaient en mémoire. Qu’importe, je n’avais qu’eux à présent.

J’abordais comme une balle cette adolescence en pleine déconstruction. Ma phobie s’estompa progressivement et à l’âge de quinze ans, je pus porter ma première paire de baskets. Pourtant, au moment de les nouer, je n’osai serrer le nœud, de peur d’incommoder mes chevilles en les étranglant.

Comme dans toute relation, mon rapport aux cordes évolua au fil des ans, passé le stade purement phobique, vint le temps de l’ambivalence. Elles m’attiraient autant qu’elles me révulsaient, seul lien réel conduisant à mon père, fil d’Ariane morbide où se balançait son corps sans vie. Puis doucement, sans que j’en prenne pleinement conscience, je développais une fascination autant secrète qu’étrange. Ma névrose portait un nom : Schoïnopentaxophilie. Prononcez comme cela s’écrit. Schoïnopentaxophilie ou la fascination pour les cordes de pendu, du grec ancien 

σχονος " corde de jonc, corde ", πήρος, " estropié, mutilé", et τάξος " if, arbre ".

Drôle de hobby pour un gamin de 16 ans ! Quand tous les enfants de ma classe rêvaient de devenir footballeur professionnel ou médecin, je n’aspirais qu’à collectionner ces foutues cordes. Malgré une lecture régulière et soutenue des avis de décès, le questionnement incessant de mes amis sapeurs-pompiers qui intervenaient sur les lieux du drame, je ne parvenais pas à récupérer la moindre corde. Ces dernières étant souvent jetées par les membres de la famille ou le personnel de secours pour être récupérées par des schoïnopentaxophiles à l’affût plus habiles, plus rapides et mieux expérimentés que moi, confrérie anonyme des collectionneurs de l’ombre. Les gens n’imaginent pas la rareté de ces cordes ni les terribles convoitises qu’elles inspirent.

Rajoutant à mon malheur, il me sembla que les gens se détournaient de plus en plus de la pendaison, préférant le confort du somnifère ou la rapidité de la balle. L’artisanat du nœud, l’amour du bon geste n’avait plus la côte auprès des dépressifs de tous poils. Remarquez qu’il faut un certain matériel et des compétences avérées avant de prétendre pouvoir se pendre. Tout d’abord, une corde de bonne facture puis une poutre de belle hauteur, et surtout, une maîtrise sans faille du nœud coulant. Imaginez le pauvre homme pensant voir venir sa dernière heure, se jetant dans le vide pour se retrouver la seconde d’après par terre, humilié, le coccyx en mille morceaux.

Quoiqu’il en soit, ma collection demeurait vierge et à mesure que le temps passait, une question enfouie au plus profond de moi commença sa longue remontée vers les rivages de ma raison. Un fils de pendu était-il un pendu en puissance ? Etais- je, moi, un pendu qui s’ignorait ? Je remarquai qu’aussi paradoxale que cela puisse paraître, le pendu était une espèce en voie de disparition qui ne cessait pourtant de se reproduire. Y avait-il une fatalité du pendu ?

J’en vins naturellement à m’interroger quant à la nature des décès de mes ancêtres paternels. Je n’avais pas connus mon grand-père, de quoi avait-il bien pu décéder? Question délicate que je n’osai poser à maman de peur qu’elle ne s’inquiète à mon sujet. A défaut de tout démenti, j’acquis la certitude que ce n’était sûrement pas une simple grippe qui l’avait emporté.

La problématique s’imposait d’elle-même : j’étais fils de pendu et un destin terrible s’acharnait sur les hommes de ma famille. J’étais le prochain sur la liste. L’idée d’être condamné à l’avance me révolta et me fit l’effet d’un électrochoc. Il était hors de question que je me pende de mon vivant ! Jamais !

J’élevai la lutte contre la pendaison au statut de cause personnelle dans laquelle j’engagerais toutes mes forces et mon énergie. Pour l’honneur de mes ancêtres et la liberté de ma descendance, je me battrais ! Dieu que j’étais beau dans le combat, grand par le sacrifice ! Chevalier en croisade contre le sombre fléau au nœud borroméen, Hérault pourfendeur de corde en tout genre et de toute espèce ! Jamais je ne m’agiterais, fruit trop mûr, aux branches d’un cerisier quelconque.

Je poursuivis ainsi ma vie, gonflé à bloc d’honneur et de bravoure. Je passai du stade de fils de pendu à celui de père. A présent, je ne me battais plus pour moi, mais pour lui. Pour que cesse à jamais l’hérédité du pendu.

 

Aujourd’hui, à bientôt 28 ans, je sais que j’ai gagné le combat. J’en suis sûr. Le sort est brisé. Jamais je ne finirai au bout d’une corde. Le sentiment de victoire est tel que mes yeux se troublent. Je regarde ma montre. 10h20. Je pense à mon fils. Quel soulagement pour lui, il n’aura jamais à mener le terrible combat qui fut le mien. Il vivra sereinement, tranquillement sans avoir à redouter de nouer ses chaussures. Il n’aura jamais à écrire l’imprononçable mot, Schoïnopentaxophile.

10h23. La victoire est toujours belle quand elle est éclatante, sans discussion. C’est le cas. J’inspire profondément l’air pur de la liberté dans mes poumons. Un bruit sourd gronde au loin pour s’amplifier rapidement.

10h27. Je salue une dernière fois la ponctualité de la SNCF. Remarquable ! 10h28. Je saute.

 

 Cédric Studer

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Concours de nouvelles 2008
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commentaires

Mélanie 08/10/2008 20:15

Je suis sans mot ! Quel réalisme ! Belle demonstration de la belle naïveté infantile !

Laurence M 07/10/2008 17:39

Un texte magnifique, qui fait froid dans le dos ...  "L'enfance est un verre plein d'innocence qui se vide peu à peu " , c'est très beau.