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2 octobre 2008 4 02 /10 /octobre /2008 17:33

Sur les quatre vingt trois nouvelles reçues au concours Calipso 2008 "Passages rebelles" vingt trois avaient été retenues par les jurés dans une première sélection. Vous connaissez les auteurs des dix nouvelles lauréates mais pas les treize autres qui les suivaient, certaines de très près. Comme ces dernières ne seront pas éditées dans le recueil 2008, nous avons proposé aux auteurs de les publier ici même.
Nous poursuivons la série avec Nicole Cavazza et sa nouvelle 
" La foi "

 

 

Belle est partie se cacher sous le tracteur, en couinant comme un chiot. Je ressens d’ici la douleur qui brûle son flanc maigre, et qu’elle lèche lentement sans pouvoir la calmer. Le vieux maître la poursuit, le bâton levé. Il a encore trop bu de cette eau rouge qui sent mauvais et qui le met en rage sans raison. Germain a crié " Arrête ! " et il a coupé sa course en se mettant devant lui. Germain est juste. Il ne veut pas qu’on frappe Belle quand elle n’a rien fait, ni elle, ni d’ailleurs aucun de nous. Le vieil homme lève le bras, ses yeux sont rouges de folie. Il ne frappera pas Germain. Je ne veux pas qu’il le frappe. Je sais que d’un seul bond je peux l’atteindre. Pas un grondement ne sortira de ma gueule. Il n’y aura pas d’avertissement. C’est pour tuer que je saute.

Il m’a dit d’attendre là et je l’attends. La tête sur mes pattes, je l’attends. La cabane est silencieuse. Quelques oiseaux pépient au dehors. Un mulot est passé devant moi tout à l’heure, inquiet et hésitant, mais je n’y ai pas touché. Je n’ai pas faim. Il m’a dit qu’il allait revenir, et je le crois.

C’est grâce à Germain si je suis en vie. Belle avait caché sa portée dans la vieille remise, là où personne ne va jamais. Mais le vieux maître nous a trouvés. Il a tiré avec son fusil, et mes deux frères n’ont plus bougé. Alors Germain a couru et il m’a prise dans ses bras.

" Celui-là je le garde, il est à moi. "

Le vieux maître a crié, mais Germain s’est sauvé. Il m’a cachée quelque temps au fond de la grange, et tous les jours il venait me nourrir, me caresser et jouer avec moi. Il m’a appris  " assis ", " couché ", " pas bouger ", " viens ". Après, quand il m’a ramenée à la ferme, le vieux n’a rien dit. J’évite de me trouver sur son chemin. Il a le coup de pied facile. Plus d’une fois je l’ai vu frapper Belle juste parce qu’elle était près de lui ; Belle ne dit jamais rien. Elle me regarde de ses grands yeux très doux et elle pense " C’est le maître ". Mais moi chaque fois j’ai l’échine qui se hérisse et je me cache parce que Germain m’a dit " Non. Sage. " le jour où il m’a vue comme ça.

Germain m’a appris à rentrer les moutons du pâturage. Il m’emmène dans le tracteur. Je me couche près de lui et je ne bouge pas. Quand il part en voiture, il me fait monter dans le coffre. C’est petit et noir, mais après on va se promener, il y a beaucoup de gens et même des chiens, et plein d’odeurs nouvelles. J’aime bien. Les autres chiens sont en laisse, parfois ils grognent, quelques uns essaient de m’attaquer. Je sais que je dois rester près de Germain. Ca ne me gênerait pas de me battre, je n’ai pas peur. Je suis sûre que je peux les coucher tous, je suis plus musclée, et je suis plus rapide. A cause du vieux maître, j’ai appris à être sans cesse aux aguets. Mais Germain parle au maître du chien, et les autres s’en vont. Après il me caresse la tête.

" Bon chien, Moune. Très bon chien. "

J’aime quand il dit ça. C’est meilleur que le sucre.

Se promener sur le dur, c’est quand même moins bien que dans les bois, il n’y a rien à chasser et il y a beaucoup de bruit. Et puis il n’y a pas que de bonnes odeurs, il y a aussi des odeurs de peur et de tristesse. Mais après, Germain s’assied à une petite table dehors, et je me couche à ses pieds. Il boit la même chose que le matin, mais là ça sent plus fort, et il me donne un sucre. Ca croque et puis ça fond, c’est bon et ça rend heureux.

Il m’a amené des croquettes et de l’eau. Puis il m’a fait sortir de la cabane et m’a laissée me dégourdir les pattes. Je me suis soulagée, sans le quitter des yeux. Je n’ai pas osé m’éloigner. Je l’ai senti tendu comme quand quelque chose ne lui plaît pas et qu’il ne sait pas quoi faire. Il n’a pas souri, mais il m’a caressée. Il faut que je l’attende encore. Ca n’a pas d’importance. Je sais qu’il va revenir.

J’ai sauté. Je l’ai renversé sous mon poids, mais ce n’est pas un combat de chiots. Il ne frappera pas Germain. Il ne frappera plus Belle, ni le vieux Tyson qui est toujours à la chaîne. Je n’ai jamais connu ça avant. L’envie de tuer. J’ai tué des mulots quand j’avais faim, mais à la chasse avec Germain, je ramène, je ne touche pas. Le sang des lièvres et des faisans, ça sent bon, mais c’est à Germain. Il me laisse toujours les têtes et les pattes. Il est juste.

Envie de tuer. Le vieux maître n’est pas comme Germain. Il ne parle pas, il hurle. Il ne caresse pas, il frappe. Germain esquive toujours, mais La Mère pleure. Comme Belle. J’ai vu le loup tuer des agneaux. J’ai vu le chat jouer avec des mulots et les tuer petit à petit. Ce n’est pas la même chose. Il y a quelque chose en lui de plus noir, de plus dangereux que la mort. Il ne chasse pas, il ne joue pas. Il ne ressemble pas à Germain, ni aux autres hommes que je connais. Il y a quelque chose en lui qui ne parle pas. C’est comme la foudre qui tombe. Comme le feu. Ca ne veut rien dire. C’est l’eau rouge, peut-être. Germain en boit aussi, mais ça ne lui fait rien. Il ne sent pas mauvais. Germain boit aussi de l’eau claire. Et il ne crie pas.

C’est le quelque chose que j’ai voulu tuer. Parce que c’est dangereux.

C’était facile. J’ai planté mes crocs dans le cou, le sang a coulé. J’ai déjà chassé seule. Quand la prise est bonne, la proie ne se débat pas.

Germain a crié " Moune ! " , mais je n’avais pas fini. Je ne voulais pas qu’il le frappe. Il a crié encore mais je ne pouvais pas l’écouter. Il a tiré sur mon collier, il m’a poussée, il a essayé de m’ouvrir la gueule. Mais je n’avais pas fini.

Quand le sang s’est arrêté de battre, j’ai lâché. Je me suis assise. Je l’ai regardé. Il était pâle. Il a murmuré "  Moune… " dans un soupir. Il a regardé vers la ferme. La Mère devait être encore occupée. Il a dit " Viens. Vite. " Et nous avons couru jusqu’ici.

Je sais qu’il va revenir.

Il veille sur moi, même quand il n’est pas là. De quoi aurais-je peur ? Avec lui je ne manque de rien. Il connaît toujours le bon sentier. Il trouve l’herbe douce pour me reposer, et l’eau paisible pour que je boive. Je peux marcher dans la plus sombre des vallées, je ne crains aucun mal, car il est avec moi. Et j’habiterai avec lui jusqu’à la fin de mes jours… Germain, la force qui me sauve, la main qui me soulève pour échapper à la mort. Ce qu’il dit est ma Loi, et sa Loi est juste. Je sais qu’il va revenir.

Il m’a apporté encore à manger. Il a posé le fusil près de la porte. On va aller chasser, tout à l’heure, j’en suis sûre. Je vais bien m’amuser. Je rapporterai, et il sera content. On fera peut-être la sieste dans l’herbe, ma tête sur sa cuisse.

J’ai fini de manger. Il est assis par terre, le dos contre la porte. Je viens poser ma tête sur son genou. Il me caresse. Je ferme les yeux. Je le sens triste, troublé, confus. J’ai toujours su lui rendre le sourire. Je m’assieds, je penche la tête sur le côté. Mais il ne rit pas. Il a les yeux mouillés. Il m’attire vers lui, serre ma tête contre son poitrail, me tient là.

" Oh Moune, Moune, qu’est-ce que tu as fait… "

Il se lève, prend le fusil. Je me lève, je le regarde, je remue la queue. Je le suivrai partout. Personne ne lui fera jamais de mal. Je suis son chien, son bon chien. Ma vie est à lui. Sa main tremble sur le fusil. Il pense des choses que je ne comprends pas, mais je suis en sécurité avec lui, je n’ai pas peur.

Il me regarde longtemps et je le regarde. Je n’ai besoin que de lui.

Puis tout à coup il jette le fusil à terre et s’accroupit pour me serrer dans ses bras. Il est vraiment étrange aujourd’hui. Il s’essuie les yeux.

" D’accord, Moune. On s’en va. "

Je monte dans le coffre de la voiture. Cette fois ça dure longtemps. Mais je suis avec lui.

 



Nicole Cavazza :
j'ai 55 ans, je suis italienne d'origine ; j'ai été mariée, j'ai deux enfants ; je suis pédiatre dans la banlieue de Toulouse. J'habite à la campagne avec deux chiens, deux chats, et j'ai la chance de posséder un cheval. Mes auteurs préférés sont R. Kipling, O. Scott Card, et bien entendu JRR Tolkien. J'ai toujours écrit. Mon terrain de prédilection est la Fantasy, surtout l'Héroïc. Mon rêve serait d'avoir plus de temps libre pour écrire davantage...

 

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Concours de nouvelles 2008
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commentaires

Laurence M 07/10/2008 17:26

Je n'ai pas de chien, mais j'ai été touchée par cette belle histoire d'amour ..

Régine 05/10/2008 15:34

Histoire émouvante et qui se termine bien heureusement. J'ai moi-même deux chiens et je tremblais pour Moune.

chif 03/10/2008 12:33

J'aime beaucoup cette façon de raconter une histoire d'amour aussi inconditionnelle. Et j'avoue que finalement le coup de théâtre de la fin m'a surprise, vu que je m'étais préparée au pire... comme il se "devait".

ana surret 02/10/2008 23:09

Quel texte superbe et lorsque l'on a des chiens, ont vit, on frémit au rythme de l'histoire. Bravo