Rendez-vous

Mardi 1 juillet 2008


C’est une plongée dans les limbes informatiques que nous propose Ysiad pour ce grand retour de la rubrique " Au cœur de… "

Informatique, tique, tique…


Début du vidage de la mémoire physique... Salopard d'ordinateur. Immonde machin moderne, va te faire voir en enfer avec ta carte mère et toutes tes puces électroniques ! L'horreur absolue. Putain, quel crépuscule. Ouhhhh! Je meurs. Je suis morte, laissez-moi mourir tranquille, je flotte déjà sur le ventre au milieu d'un océan de papier. Non, vous ne pouvez rien pour moi les enfants, personne ne peut rien pour moi, l'ordinateur a implosé et tous mes textes avec. Si, tous. Les achevés, les sur le point de l'être, les en gestation, les pensées d'un soir, les folies d'un jour, les embryons d'idée, les brouillons, les impulsions alcoolisées... Tout. Je vous dis de me laisser, et puis pas de compassion, surtout. Allez-vous en, fermez la porte derrière vous bon sang, et adieu. Bonsoir.

Purée purée purée, qu'est ce que je vais faire ? Six années de travail liquidées, évaporées, en une seconde chrono, le néant à l'écran. Même pas une étincelle de vie qui pourrait me laisser un semblant d'espoir. Je n'ai plus d'espoir. Plus rien ne s'allume, vide abyssal, à moi les gouffres amers de Baudelaire. Plus de mots, plus de texte défouloir, plus aucune nouvelle, même pas le plus petit brouillon à triturer sur le clavier... Fichu, foutu, tout est foutu. Pas possible. C'est pas possible ! Ouhhhh ! Début du vidage de la mémoire physique... J'aurais dû me méfier de ce message dès le début, appeler dare-dare le service après-vente, au lieu de me demander ce que ça pouvait bien vouloir dire ! Et ce crétin de téléphone qui sonne. Mais tais-toi donc, stupide engin beuglard, pourvu que ce ne soit pas ma belle-mère, j'en ai pour une heure à garder mon calme en m'arrachant la peau des joues.

Allô ? Ah, c'est toi, Maman. Je préfère ça. Mal. Très mal, au plus mal, au bord du Styx. Mon ordinateur vient de crasher, oui, une implosion en plein vol alors que j'étais en train d'écrire un texte vertigineux sur le thème de la dent. Oui, ça existe, tout existe, il y a eu des thèmes sur le pied, sur la main, sur le nez, maintenant c'est sur la dent, et j'étais en train de trouver des jeux de mots fabuleux sur les dents, quand tout a planté. Net ! Plus rien. Kaput. Adios, amigos. Il ne me reste rien ! Comment ça : C'est pas dramatique ? Répète moi ça un peu pour voir ? Koâ ? Me calmer ? Mais je ne PEUX PAS me calmer ! Tu me dis que c'est pas dramatique si j'ai plus d'ordinateur ? Mais tu veux ma mort. Ma propre mère veut ma mort. Si, tu la veux, ne nie pas. Tu veux que je crève avec l'ordinateur. Tu n'as jamais aimé mes textes, oui ! Jamais, jamais, jamais ! Quand j'ai le malheur de t'apporter un recueil comme une relique, tu me dis merci. C'est limite. Merci, c'est le minimum syndical, c'est tout. C'est pas beaucoup, non. J'aurais bien voulu un gros maximum syndical avant que l'ordinateur n'implose. Parfaitement. Il a implosé. Quand un avion se crashe, il explose, quand un ordinateur se crashe, il implose, c'est comme ça. Et tiens, je devine même de la fumée à l'intérieur ! Une grosse fumée bien épaisse avec toutes mes nouvelles dedans ! Tout est parti en fumée, Maman... Tous mes mots sont morts. Décédés. Crevés, calcinés. Mais non, Maman. Tu dis n'importe quoi. Comment veux tu que je retrouve mes textes dans ma tête ? C'est impossible. Le cerveau est une machine bien trop complexe pour remonter son cours, d'autant que j'écris d'abord au crayon, et ensuite à l'écran... Entre le crayon et l'écran, il y a un océan, Maman. Tu ne peux pas comprendre, mais je sais de quoi je parle. D'autant plus qu'il n'y a pas que le papier et l'écran, il y a aussi les post-it ! Parfaitement. Maintenant comment veux-tu que je retrouve le cheminement subtil qui mène aux post-it de la corde à linge ?... Mais non bien sûr, je ne suis plus sous garantie. La fin de la garantie, c'était le mois dernier. Pas de bol, je sais. Ah je t'en prie, ne compatis pas, j'ai horreur de la compassion forcée, ça coule dans le téléphone. Tu les as, les recueils que je t'ai confiés ? Koâ ? Tu t'en es servie cet hiver pour démarrer ton feu dans la cheminée ? Mais pourquoi tu les as pas gardés ? Koâ ? C'était pas aussi bien que Pirandello ? Mais Maman ! Comment peux-tu dire une chose pareille ? Tu auras beau chercher, plus personne n'écrit comme lui, va donc faire un tour au Salon du Livre... Pirandello était un génie, Maman. Les génies, il faut les relire avec passion, aimer le monde qu'ils vous donnent et les reposer sur l'étagère des génies en les regardant comme des étoiles inaccessibles. Ils n'ont pas besoin d'ordinateur ni de corde à linge pour renforcer leurs phrases, eux. Ils écrivent vingt feuillets d'une traite, ils jettent un peu de poudre d'or sur leur encre, et ensuite, pfouit, ils courent cueillir des pâquerettes... Oui, j'en avais beaucoup. Un bon paquet. 211, comme Pirandello. Je plaisante. 112 merdiques et 2 sublimes... Je ne sais pas ce que je vais faire, je vais appeler un dépanneur. Mais non, je ne vais pas faire de bêtise avec la corde à linge ! Je vais m'acheter une Olivetti double bande dès demain, et basta.

Ciao, Maman.

Tout de même. Me payer un crash pour m'entendre dire que je n'écris pas comme Pirandello...

                                                                                                            Ysiad

Par Patrick L'ECOLIER - Publié dans : Au coeur de...
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