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11 juin 2008 3 11 /06 /juin /2008 17:55


Ce texte d’Ernest J. Brooms a participé au concours de nouvelles Bayard et s'est distingué parmi les meilleurs...juste derrière les irrésistibles pointures comme Magali Duru et Georges Flipo.

 


Un ciel immensément gris et uniforme pèse de tout son poids sur la ligne d'horizon. A l'infini... Dense mais fine, la pluie n'a cessé de tomber depuis le matin. Elle s'abat sur les champs dénudés, s'infiltre dans l'herbe flétrie des prairies, crépite sur les tuiles poreuses d'une petite maison basse, perdue, éperdue, comme abandonnée au milieu de l'espace endolori.

La main se referme, décidée, sur la boule du changement de vitesses et la pousse sèchement vers l'avant. Le moteur, violenté, s'emballe et rugit. Le pied droit enfonce la pédale de frein et la voiture ralentit brusquement. Le passager, projeté vers l'avant, doit se tenir au tableau de bord.

Le conducteur, un homme distingué d'une quarantaine d'années, bien bâti et solide, sort du véhicule. Devant lui, la maison basse.

Le visage buriné par le vent des campagnes, engoncé dans un costume d'épais velours, l'autre le rejoint.

- Et voilà, c'est là !

Il a la voix dure comme ses mains. Il sort une grosse clé qu'il introduit dans la serrure. La porte résiste un peu et soudain, cède.

- Ce n'est rien, un peu d'huile et... voilà ! Je vous laisse regarder à l'aise. Prenez votre temps. Faites comme chez vous... J'ouvre les volets, puis je vais vérifier la clôture de la prairie... A tout à l'heure !

Henri Dubreuil pénètre dans une pièce spacieuse et désertée. Le mur, à sa gauche, est garni d'un papier peint défraîchi où des fleurs géantes grimpent vers le plafond à voussettes. Entre les tiges énormes, deux tableaux, dépendus il y a peu, tracent des rectangles plus clairs. En face, près d'une petite porte basse, veille une ancienne horloge au balancier de cuivre encore brillant.

Henri suit un instant le balancement perpétuel, immuable du temps. Mais vite, un ancien feu au charbon, un feu "crapaud" comme disent les campagnards, attire son regard friand d'antiquités. Le poêle ne dégage aucune chaleur, la charbonnière est vide... comme le large fauteuil d'osier, éreinté par les ans. Une porte est entrouverte sur une chambre, à droite, il la pousse. Une odeur âcre, moite et humide, lui monte au nez. L’odeur des morts qu’on y entreposait avant l’enterrement. Il n'insiste pas et se retourne. En face, deux marches de pierre bleue, usées à l'emplacement des pieds, mènent à une plus petite chambre accueillante mais fraîche. Les autres portes livrent leur secret. Celle de la remise devra être remplacée. La cuisine est grande et agréable. Henri se dirige vers la fenêtre, l'ouvre et, devant lui, l'immensité des champs mouillés. Le calme, la paix, enfin trouvés.

Le froid s'élance de la plaine, traverse les champs nus et frappe de plein fouet le visage de Dubreuil. La fenêtre est vite refermée. L'homme se retourne et revient dans la pièce, devant. Ses doigts ont saisi machinalement une cigarette et la fumée se mêle à la moiteur de l'air. Le fauteuil d'osier craque lorsqu'il s'assied. Un curieux mélange s'opère alors dans l'esprit de Dubreuil : humidité ambiante, odeur de moisissure, exiguïté du bâtiment... On y respire le silence tranquille et serein. Pas tout à fait : un léger bruit l'accentue. Un battement régulier, un décompte incessant, le cœur de la vieille horloge bat le temps qui trépasse.

A chaque mouvement du corps, l'osier du fauteuil gémit. A chaque craquement, l'horloge répond par son chant métallique. Le tic-tac découpe le silence mécaniquement. Il s'amplifie dans la tête de l'homme ; la sueur perle à la base du front, une bouffée de chaleur envahit chaque pore et les doigts se crispent, le buste se raidit... Le bruit obsédant heurte les parois du cerveau en oiseau affolé. Les yeux hagards de Dubreuil se tendent vers l'écran ivoire.

La grande aiguille noire ciselée ne tressaille pas comme la plus petite qui sursaute et stabilise de minute en minute. Les yeux de l'homme y sont rivés. Plus rien n'existe.

Le décor vacille, les formes fondent, les murs s'écartent, les poutres craquelées éclatent.

Mais le long pendule de cuivre bat, imperturbable. Le temps a perdu de sa consistance. Minutes et heures fuient.

Les jours, les ans défilent, fiers et tristes.

Et le bras de cuivre dirige le bal et bat toujours plus fort.

Ce n'étaient plus les mêmes objets. Il faisait sombre. Entre chien et loup.

Au pied de la hautaine horloge, un corps de femme gisait. Une jupe d'épais tissu, mi-relevée, découvrait de longues jambes, tuméfiées, serrées aux genoux... Le visage disparaissait sous la masse des cheveux emmêlés. Au cou, brillait un médaillon doré au cœur de verre, fracassé. La femme pleurait. Et le pendule marquait le temps du silence. Le ventre se soulevait, l'horloge battait, le ventre se tendait, le cuivre brillait dans l'ombre. Et l’homme, debout, se reboutonnait. Il attrapait une bouteille de genièvre et en avalait une large lampée. Assis sur une marche de l’escalier qui menait au grenier, l’enfant regardait par la porte entrouverte. Les yeux vidés.

Dubreuil se frotte les yeux ; en lui, la douleur se réveille. Ses doigts appuient sur les tempes, glissent sur la barbe naissante, enserrent le cou et la chaîne d'un vieux médaillon doré...

L’unique fenêtre donne sur la rue déserte, le potager et le petit sentier aujourd’hui impraticable. L’enfant y court et l’homme le poursuit. Sale garnement, tu vas voir quand je vais t’attraper ! L’enfant se retrouve dans la cave à charbon, une sorte de réduit triangulaire sous l’escalier. L’obscurité totale, la peur. Le beau-père l’a toujours détesté. Jaloux de l’amour porté à l’enfant par sa mère. Alors, il fallait nettoyer le jardin, ne laisser aucune mauvaise herbe. Vider la fosse à purin en y plongeant un seau, tirer sur la corde pour le faire remonter et le jeter sur le potager. Rien de tel comme engrais ! Et vas plus vite, tu te traînes. T’es qu’un paresseux ! Tu vas voir… L’enfant devait s’agenouiller sur des branches de saule fraîchement coupées et le beau-père retirait sa ceinture de cuir tressé et frappait sous les pieds nus, sur les mains, sur le dos… Et ne t’avises pas de crier. Personne ne t’entend ici ! T’es bien comme ta mère, une mauviette !

Puis un jour, tout s’accélère. Le beau-père est arrêté. Une bagarre qui tourne mal dans un bistrot. Un coup de couteau et un mort. Les enquêteurs découvrent un enfant amaigri, les yeux hagards. Il crie et se débat. La mère aussi. Le corps de l’adolescent ne laisse aucun doute sur les traitements qu’il a subis. La mère ne peut expliquer pourquoi elle a laissé faire. Elle sera condamnée pour non-assistance à personne en danger, déchue de ses droits. Et l’enfant rejoindra l’orphelinat des Mères de l’Enfant Jésus, dans la ville la plus proche. Puis, il sera adopté par une famille d’accueil. Une, puis une autre, puis une autre… s’éloignant à chaque fois un peu plus. Des souvenirs en pagaille. Des gens gentils, accueillants, intéressés, intéressants, jeunes, plus vieux… et surtout, Robert et Danielle, ce couple âgé qui l’avait considéré comme leur fils. Sans descendance, ils avait tout donné, leur temps, leur amour, leurs sourires, leur expérience… Henri a grandi sans poser de questions préférant les enfouir au plus profond de son monde secret.

Encore adolescent, Henri apprendra la mort de sa mère, un soir d’hiver. Elle avait continué à vivre, seule, dans la maison au bout des champs. Plus de nouvelles du beau-père, et c’est tant mieux. Que devint-il après la prison, nul ne le sait. La vie s’est poursuivie, de lycées en collèges. Artiste-peintre local, Robert lui a donné le goût du dessin et Danielle, la sensibilité féminine. Il sera architecte et se fera vite un nom dans le milieu. Les portes de la vraie vie lui sont désormais grandes ouvertes.

Mais jamais, il ne s’est marié. Et surtout, pas d’enfant ! Nul risque de reproduire son histoire de quelque façon que ce soit !

L'homme se lève, l'osier se plaint une dernière fois. Une envie de vomir le prend à la gorge. Les poumons prêts à éclater le suffoquent. Il faut partir sans essayer de comprendre. La pendule poursuit son décompte, glacial témoin du temps oublié, ... du souvenir perdu.

Pousser la porte et sortir. La lumière humide agresse ses yeux rougis. Il faut gagner la voiture et...

- Et alors, monsieur Dubreuil, elle vous plaît ? Je vous l'avais dit. Il y a vingt ans que je vis ici. La maison avait été mise en vente publique et ici, on préfère ne parler des anciens habitants. J’ai tout aménagé au fil des ans. C’est qu’il y avait du boulot. Mais aujourd’hui, je suis trop vieux pour rester seul et les enfants veulent que je parte vivre dans une maison de retraite, comme ils disent. Si c’est pas un malheur ! Mais enfin, c'est ce que vous recherchiez ? Monsieur Dubreuil ?

Henri se retourne sur le fermier…

- Oui. C’est d’accord. J’achète !

- Avec quelques transformations, vous pouvez en faire quelque chose de bien ! D’autant plus qu’on m’a dit que vous étiez architecte. On sera content au village que vous retapiez cette maison. Car elle est là depuis toujours. Vous comprenez… C’est qu’on y tient à nos maisons, c’est tout un passé et des souvenirs… On se revoit chez le notaire ?

La voiture n'est déjà plus là. Le silence est revenu. Lourd. Oppressant.

Seul, derrière la façade blessée à jamais, toujours le même bruit. Il augmente et envahit l'espace, un immense tic-tac investit la plaine et la pluie tombe de plus en plus belle...

L’acte de vente fut signé devant un notaire impassible. Dubreuil ne broncha pas à l’énoncé des différents propriétaires précédents, à l’histoire notariale de la maison. D’autres images lui venaient en tête. Le vieux fermier était très impressionné et tortillait ses gros doigts. Quelques signatures et quelques paraphes plus tard, l’affaire était conclue à la joie de tous. Surtout du vieux fermier. Dubreuil serra les mains et repartit vers la ville, loin de cette froide campagne.

Vue du quatorzième étage, la ville est allumée de milliers de lumerottes. La nuit est tombée sur l’agitation de la vie. Henri aime cette solitude protégée par la foule d’êtres humains anonymes. Il se laisse tomber dans le profond canapé, ferme un instant les yeux. La maison basse perdue dans la campagne lointaine lui semble appartenir à un autre continent. Celui d’une enfance désormais gommée. Il attrape son GSM, fait défiler la liste du répertoire, s’arrête sur Gauthier & Fils, entreprise…

- Henri Dubreuil, architecte. Bonjour Monsieur Gaulthier, nous avions déjà pris contact. Vous vous souvenez ? C’est pour une démolition…

                                                                                                                       E.J.B.

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans calipso nouvelles
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commentaires

Lastrega 17/06/2008 14:36

C'est beau... Indéniablement !MR4

sylvette Heurtel 15/06/2008 20:25

Merci EJB pour cette lecture qui touche et restitue la nostalgie de ces lieux de lisière entre ville et campagne, entre mémoire et présent.

EmmaBovary 14/06/2008 13:30

Superbe texte, travaillé, très bien construit. Le lecteur est tenu en haleine jusqu'au bout de ces phrases emmêlées comme un roncier. Bravo E.J.B!

Jean-Claude 13/06/2008 08:39

L'art de la chute dans le dernier mot...

M agali 11/06/2008 20:58

Il y a quelque chose de Jean Ray, dans ce texte, au moment où surgit le souvenir....Ah les fantastiques Belges, ils sont vraiment... fantastiques! J'agrée avec la chute pleinement.PS Patrick, c'était Georges the big winner dans ce concours, ne me fais pas rougir inutilement, mais merci quand même...