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27 mai 2008 2 27 /05 /mai /2008 20:07

Ce n’était que quelques mots barbouillés sur un mur par un condamné en partance.

Zone retranchée

Un vigile tourne la clef

La vie s’éclipse

On en avait parlé à la promenade. Quelqu’un avait appelé ça un haïku. Ça ne disait rien à personne mais cela avait suffi à délier les langues.

Le détenu affecté à la cellule libérée, proche de l’envol lui aussi, s’en était d’abord amusé en ânonnant à voix haute, les mains croisées dans le dos, souvenir lointain des jours d’école.

Homme des brouillards

Rayé de bleu et de noir

Ni vivant ni mort

On avait protesté dans la travée et menacé le bouffon. Comme s’il obéissait à un instinct de survie, il s’était mis sur-le-champ à battre des mains, à crier, à sauter, à apostropher le voisinage, et finalement, épuisé par l’emportement, à tituber, à sangloter, pour enfin griffonner à son tour.

Larmes nocturnes

La voie lactée est souillée

Tourne manège

L’administration ne fut pas sourde. On l’envoya illico au garrot sans plus de considération. L’occupant qui suivit, également en fin de parcours, ne trouva rien de plus captivant que de s’acquitter pareillement de la douleur.

Geôles endormies

Le soleil noircit les jours

Rêves balayés

On y plaça alors un prévenu en perdition. Un sans papiers qui trouva pourtant l’énergie d’inscrire le calvaire des gens de rien.

Fracas de la nuit

La vie à double tranchant

Il nous faut mourir

Dans les cellules voisines, on ne resta pas muet. En quelques jours les murs de l’établissement furent couverts de ces sinistres graffitis.

Fleurs vénéneuses

Le paria reste tapi

Âme expulsée

L’administration pénitentiaire procéda à de multiples transferts. Et à une propagation rapide de la rancœur.

Appel de phares

Etais-tu un ennemi ?

La lumière n’est plus

La relève de la garde ne changea rien. Sur tous les murs, on portait désormais le verbe haut.

Colosse de fer

L’œil s’ouvre et se ferme

Un ordre claque

L’amertume gagna les matons. Un grand nombre déserta la maison, noircissant ça et là les vers de la défaite.

Les yeux sur la rue

Entre minuit et sept heures

Une vie oubliée

 

Dehors, le vent se leva. L’affaire prit rapidement une dimension nationale. Des journaux titrèrent sur le laxisme qui prévalait dans les centrales pendant que d’autres en appelaient au respect de l’humanité. Des syndicats revendiquèrent l’assistance officielle de spécialistes pour encadrer les malheureux. Les politiques les plus en vue n’hésitèrent pas à dénoncer l’incurie du pouvoir qui n’entendait rien à la détresse populaire. Les experts se gargarisèrent de discours qui emprisonnent les mots et préconisèrent quantité de recommandations sans réels contours.

Quant aux prisonniers, ils continuèrent à poinçonner les murs, à traverser les champs et les rivières, à chercher à se défaire des maléfices d’une pensée tenue à huis clos, à brûler du seul désir que chacun puisse s’endormir en paix avant que le noir l’absorbe définitivement. Ils n’espéraient rien d’autre qu’enrayer la valse des ordonnances et des potions expérimentales, que juguler le sinistre goutte-à-goutte des jours et des nuits. Desserrer l’étau. Briser une à une les lignes d’ombres. Se saisir d’une fraction du temps pour se souvenir des mots et des gestes, des odeurs et du goût, surtout le goût disaient-ils, allez savoir pourquoi ?

Tout se passa comme toujours. On attendit que le pays entier s’émeuve en découvrant sur le petit écran la mine ravagée d’un prévenu manifestement au bout du rouleau pour que la question fût discutée en haut lieu. On légiféra entre deux journaux télévisés. Annoncée comme une mesure d’ordre humanitaire, une conciliation charitable pour les perpétuités, une convention de modernisation fut expédiée aux parrains de la république, charge à ceux-ci d’en communiquer la substance à une heure de grande écoute. Certains prétendent aujourd’hui que c’est ainsi que fut instaurée au printemps la journée des poètes.

Fondu enchaîné

Dans l’épaisseur grise des murs

La nuit est blanche



L’état français vient d’être condamné pour non-respect de la dignité humaine en prison.

Mars 2008, Patrick Essel

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans calipso expression
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commentaires

Marie-Catherine 28/05/2008 19:54

Passages rebelles ?Clap ! clap ! clap !

M agali 27/05/2008 23:25

On trouva la solution en nommant un nouveau Ministre de l'Education.Plus hardi que le précédent, il réduisit les heures de cours hebdomadaires en primaire de 60 pour cent, avec obligation d'en consacrer 10 au sport. On décréta par ailleurs en haut lieu obsolète et même pernicieux tout enseignement de l'écriture, puisque la généralisation des logiciels transformant la voix en écrit permettait d'équiper toutes les écoles (en arrondissant les bénéfices de Mircorsoft).Les professeurs des écoles ainsi libérés purent être affectés aux centrales de détention, où ils encadrèrent les matchs de base-ball (le modèle américain mérite toujours d'être suivi)des  détenus illlettrés.Sauf, bien sûr, des récidivistes qui ne quittaient pas les couloirs de la mort, la peine capitale ayant été rétablie par référendum à l'unanimité.