Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
23 avril 2008 3 23 /04 /avril /2008 17:18


L'heure est à la réforme dans l'enseignement... Comme toujours, profitons des vacances pour soumettre à la consultation et au débat les décisions incontestables arrêtées par la commission de modernisation des programmes éducatifs. Le rapporteur, Jean Calbrix, un professeur de la nouvelle école, s’est autorisé à rendre compte de la mise en œuvre du chantier telle qu’il a pu la vivre de l’intérieur.

 

à Jean-Paul

La situation était alarmante. Les caisses de l'état étaient vides. On n’allait bientôt plus pouvoir verser le salaire du Président. Le gouvernement multiplia les commissions pour examiner les dépenses superfétatoires. On réalisa que l'Éducation Nationale - et plus particulièrement l'enseignement des mathématiques dans les collèges - était un gouffre. Tout un aréopage - doctes inspecteurs généraux, parlementaires, personnalités connues pour l’intérêt porté aux choses éducatives - dirigé par le Ministre en personne, passa à la loupe les programmes pléthoriques que les enseignants devaient inculquer aux chères têtes bondes (et souvent brunes).

Les triangles furent les premiers à subir l'attaque frontale. Il fut avancé que l'étude des triangles quelconques était une ineptie. Pourquoi une telle notion vague, propre à brouiller les jeunes esprits, était-elle enseignée ? De surcroît, ces triangles de guingois représentaient un obstacle à l'approche de la vision harmonieuse de l'univers. Seul le triangle équilatéral par sa simplicité et son esthétisme trouva grâce à leurs yeux. On biffa donc tout ce qui ne concernait pas l'équilatéralité et deux centaines d'heures d'enseignement - ou plutôt de gaspillage enseignemental - furent économisées. Bien sûr, un vieux schnock qui avait dû connaître les dinosaures fit remarquer que Pythagore passait à la trappe. Ce fut un tollé. Comment en 2008 pouvait-on encore se préoccuper de ces choses obsolètes datant de plus de 2.500 ans ? Dans la foulée, les quadrilatères subirent le même sort. Il n'y eut que le carré qui ne resta pas sur le carreau. Et puis, tout ce qui n'était franchement pas rond - l'ellipse, la parabole, l'hyperbole - fut considéré comme faribole. On les élimina rondement. L'économie en heures passa d'un bond de 200 à 600.

Devant ces résultats encourageants, la commission s'attaqua avec enthousiasme à l'algèbre. Elle remarqua qu'additionner, soustraire et multiplier des lettres, quand on ne les divisait pas, étaient d'une aporie sans nom. Et puis, pouvait-on encore laisser traîner dans les manuels cette expression sibylline et absconse "soit x l'inconnue" plongeant les élèves dans une perplexité sans fond, puisque cette inconnue logeait de manière immuable à la 24 ième place dans l'alphabet ? Les chiffres ne devait pas être mélangés aux lettres, un peu d'ordre était nécessaire : les uns aux maths, les autres au français ! Et le célèbre jeu télévisuel ne s'en porterait que mieux. Il est vrai qu'il était un peu dur, même pour un ministre, de jouer au compte est bon avec des lettres. Quant au mot le plus long avec des chiffres ? Bref, on économisa ainsi plus de mille heures.

L'euphorie gagna la commission. Après avoir soulevé ce lièvre, elle en souleva un autre dans la foulée. On avait parlé d'opérations mais on n'en avait pas discuté. Quelqu'un fit remarquer qu'un ministre du passé avait déjà fait œuvre de simplification hardie en supprimant allègrement la division au CM, allégeant substantiellement le fardeau des maîtres et des élèves. Aucune heure ne fut économisée, mais la route était toute tracée pour en faire au collège. Si la division était inaccessible à l'école, elle ne l'était pas moins au CES. Certains dirent même qu'elle ne pouvait trouver sa place qu'à Sciences-Po pour illustrer l'adage "Diviser pour régner" devant nos futurs penseurs. On décida donc de biffer le mot division des programmes. Le grognon de service qui avait plaidé pour Pythagore intervint pour défendre sa grande utilité dans les partages d'héritages. Un inspecteur le toisa en rétorquant que les partages en parts égales n'étaient qu'une vue de l'esprit. N'avait-on pas encore en tête l'incident de Soisson où Clovis dut réprimer sévèrement un de ses reîtres qui avait fait voler en éclat un vase qui revenait légitimement au maître après le sac de la ville ?

On débattit longuement de la soustraction. Le secrétaire de séance biffait, gommait biffait, gommait... On tomba finalement d'accord pour offrir aux élèves des soustractions rondes et carrées, partant sans retenues. Il était vrai que ce mot de retenue était à proscrire car créant des traumatismes irréversibles dans la tête des élèves comme le fit remarquer un éminent psychothérapeute. Le gain en heures atteignait des sommets. Cependant, le Ministre avait placé la barre un peu haut et le compte n'y était pas encore. Alors, un secrétaire d'État émit l'idée révolutionnaire : "Et si on se passait des quatre opérations ?". Monsieur Hewlett-Packard qui somnolait dans son coin, sursauta. Il avait arraché haut la main le marché des calculettes. La proposition du secrétaire d'État risquait de le lui faire perdre. Il protesta avec véhémence. Le ministre le rassura tout de suite. Le cours des bûchettes avait encore augmenté, les machines de monsieur Hewlett-Packard pouvaient habilement se substituer à ce matériel onéreux. On les distribuerait donc aux élèves de CP voire de maternelle pour qu'ils s'initient au dénombrement. Et si, par hasard, certains d'entre eux remarquaient qu'en appuyant sur les touches, il s'affichait des nombres, peut-être que, finalement, découvriraient-ils tout seuls les vertus des opérations, ce qui mettrait aux anges les tenants de l'auto-apprentissage.

L'objectif était atteint. La commission se sépara grandement satisfaite de ses travaux et vota une augmentation de salaire de 200% pour le Président et une forte prime de rendement pour le Ministre.

Jean Calbrix

Partager cet article

Repost 0
Published by Patrick L'ECOLIER - dans Au coeur de...
commenter cet article

commentaires

Jean 26/04/2008 02:46

Difficile d'utiliser cette boîte de dialogue quand on ne voit plus les textes et les commentaires.Alors, un grand merci à tous d'avoir bien ri devant ce pastiche pas si loin de la réalité, Désirée, Danielle, Magali, Jean-Paul et Daniel si ma mémoire est bonne.Je fais remarquer à Daniel qu'une agmentation de 200 % correspond à tripler le salaire. Cela étant, le recrutement des présidents se faisant à Neuilly, il y a dans cet endroit assez d'écoles privées pour enseigner les pourcentages à nos futures élites.Pour rassurer Jean-Paul, il y a une sous-commission qui se penche pour déterminer la valeur à attribuer à la fraction 1/0 (car on la recontre dans sa proportion : LePen/Bayrou=Bayrou/Besancenot en admettant que Bayrou=0 et que Le Pen soit un nain) 

Daniel Fattore 25/04/2008 10:16

Drôle et cruel. Mais ça fait du bien de voir qu'on PEUT décaper un peu les mathématiques. Suffisait d'y penser... Bien vu, avec quelques chouettes jeux de mots pour enjoliver le tout. Mais pour devenir président, il faudra encore et toujours savoir compter... ne serait-ce que pour réclamer un doublement de son salaire! ;-)

M agali 24/04/2008 23:46

Zéro au carré, Jean-Paul? Essaierais-tu de résoudre la fameuse quadrature du cercle? Le brillantissime texte de Jean me fait froid dans le dos, Danielle, bien d'accord avec toi, car le génie de Jean est d'appliquer aux intouchables mathématiques ce qui a déjà été infligé à l'orthographe, au vocabulaire, à la grammaire et à l'enseignement raisonné de la rédaction: la réduction à la portion congrue façon tête de Jivaro.

jean-paul 24/04/2008 11:03

Que tu me dédies ce texte brillant et plein de sagesse et de bon sens me touche beaucoup, Jean. Enfin, une réforme qui supprime tous ces trucs qui ne servent à rien et qui dégage donc du temps pour les apprentissages vraiment utiles !Tu parles de Pythagore, très bien, mais j'espère que Thalès et Euclide passent à la trappe itou. Et les sinus, donc, les cosinus, les tangentes !... (On ne sait même pas à qui on les doit... Ah, celui qui a trouvé ça, il ne s'en est pas vanté !) Mais, tout de même, j'émettrai quelques réserves et serai paradoxalement moins royaliste que le roi Jean :       - S'il n'y a plus que des cours utiles, quand les potaches de demain qui se pointeront au lycée après une épuisante nuit de débauche pourront-ils piquer un petit roupillon réparateur ?       - Les 4 opérations ont leur indéniable utilité au moment de passer à la caisse du supermarché... On peut donc sacrifier à ce mal nécessaire jusqu'à l'âge de 10 ans, âge auquel on a assimilé ces "subtilités" et appris les "tables", paroles et musique...       - Je vais te surprendre : je trouve même que cet apprentissage de la chose mathématique devrait aller jusqu'au calcul de la 4ème proportionnelle qui est incontestablement utile au moment où l'on veut connaître les différents développements de son vélo... D'accord, pas besoin de se lancer dans des calculs savants (pour moi, tout calcul  est savant) pour éviter de se lancer dans l'Aubisque sur le 52 X 14  : on comprend, en restant planté dès le premier lacet, que ce n'était pas le bon "rapport", mais, au moment de choisir ses pignons (pour "avoir pignons sur roue" comme chacun sait), il peut s'avérer utile de se lancer dans des calculs qui permettent  d'éviter d'avoir le même développement avec deux pignons différents et deux plateaux différents... Mais tout cela est peut-être trop technique pour toi...Le problème (si j'ose dire) qui reste concerne le nom qu'il conviendrait de donner à ce calcul : "produit en croix", ça sent les écoles religieuses, dire que "le produit des extrèmes est égal au produit des moyens" est un non sens politique car on sait pertinemment qu'un besancenot multiplié par un le pen ne donne pas un bayrou multiplié par... par quoi, au fait ? Je ne vois pas... alors disons, un bayrou multiplié par lui-même, un bayrou au carré, en quelque sorte... Alors, dis-moi, toi qui sais : "zéro au carré", c'est égal à combien ?

danielle 23/04/2008 18:25

Brillant et hilarant en effet, et je serais tentée de dire: pas si loin de la réalité!