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13 avril 2008 7 13 /04 /avril /2008 17:22

 

Lecture éclairée, expliquée, commentée, interprétée, incarnée, c’est tout cela à la fois que nous conte Jean-Paul Lamy avec ce poétique retour en classe de français pour " Au cœur de… "

 

 

Déjà !

L’un des événements les plus marquants, les plus déterminants de la vie de Baudelaire fut sans doute certain long voyage à bord du " Paquebot des Mers du Sud ".. Nous savons que sa poésie s’en trouva imprégnée de parfums, de sons, de couleurs exotiques. Quand on dit " sa poésie ", on oublie parfois un peu " les Petits poèmes en prose ", cette tentative d’écrire une prose libérée de la dictature de la rime et du mètre mais qui, par ses rythmes, ses images, ses sonorités, ses thèmes évoque irrésistiblement la poésie, est de la poésie.

En je ne saurais plus trop dire quelle année, alors, disons, il y a trente-cinq ans de cela et nous ne serons pas très loin de la vérité, j’enseignais le français dans une oasis du Sud algérien, une île, verte de milliers de palmiers, cernée de tous côtés par des vagues de sable blond. Trente-cinq ans, pensez donc : c’était au siècle dernier, bien avant qu’internet ne vînt rétrécir le monde en le prenant dans ses filets, c’était la Préhistoire, en somme…

" Quel rapport avec Baudelaire ? ", me demandera-t-on. J’y viens.

J’enseignais donc au lycée de cette oasis… Un jour, établissant, pour les semaines à venir, un programme de ce que l’on ne doit plus, aujourd’hui, appeler " lecture expliquée ", j’arrêtai mon choix sur un poème en prose de Baudelaire : " Déjà ! " " Cent fois, déjà, le soleil avait jailli, radieux ou attristé, de cette cuve immense de la mer dont les bords ne se laissent qu’à peine apercevoir ; cent fois, il s’était replongé, étincelant ou morose, dans son immense bain du soir… " Et Baudelaire, évoquant ce long voyage en bateau, développe… déjà un thème qui lui est cher : la solitude du poète, la bassesse des autres passagers qui se plaignent de vivre depuis si longtemps les pieds sur un sol mouvant, de toujours manger de la viande salée… Et puis, un jour, une terre est annoncée, on s’en approche, on touche au but et, quand, fuyant le navire, les passagers s’écrient " Enfin ! ", le poète, qui, lui, quitte à regret l’océan et ses beautés, soupire " Déjà ! "

Un texte court, dense, très beau. Celui que je préfère, sans doute, parmi ces poèmes en prose…

Lorsque je faisais étudier des poèmes, ayant le souci de proposer une lecture aussi parfaite que possible, j’avais recours, comme tout le monde, à des enregistrements de ces textes dits par tel ou tel acteur. Des fables de La Fontaine, des œuvres d’Hugo, de Verlaine, de Musset, de Rimbaud, de nombreux poèmes des " Fleurs du Mal " ont ainsi été enregistrés par les plus grands comédiens de l’époque. Mais les " Petits poèmes en prose ", je ne trouvais pas.

J’avais un peu de temps devant moi, c’était donc jouable : je décidai de demander à un comédien d’enregistrer ce texte, rien que pour ces élèves que j’embarquerais avec moi dans l’analyse de cette belle page. J’écrivis une lettre que j’adressai à un grand hebdomadaire en lui demandant de faire suivre.

En racontant ce souvenir, je voudrais rendre hommage à un artiste aujourd’hui disparu : Jean-Louis Barrault.

Oui, car il me répondit et sa lettre était accompagnée d’une bande magnétique que j’écoutai avec ravissement. Il avait certes enregistré le texte mais, l’ayant fait au cours des tout premiers jours de janvier, il commençait par présenter ses vœux aux élèves… Et puis, il se lançait dans une comparaison entre la solitude du poète et celle du comédien - un parallèle auquel, pour ma part, je n’aurais pas songé - et il citait d’autres textes que Baudelaire avaient écrits sur ce thème, ajoutant que ce qui était dit là pouvait aussi bien concerner l’un que l’autre. Enfin, il nous confiait que certains de ces mots du poète mériteraient d’être gravés, un jour, sur la tombe d’un comédien… (A-t-on gravé des mots – ces mots – sur ce que l’on appelle pudiquement " sa dernière demeure " ? Je ne saurais le dire…)

" Quand pourrons-nous manger de la viande qui ne soit pas salée comme l’élément infâme qui nous porte ? "  demandent les passagers du paquebot. Il y avait, dans la façon qu’avait le comédien de prononcer le mot " viande " tout à la fois le dégoût qu’inspirait la nourriture servie à bord et l’envie de la chair fraîche sur laquelle on se jetterait aussitôt débarqué.

" Ils auraient, je crois, mangé de l’herbe avec plus d’enthousiasme que les bêtes. "  Jean-Louis Barrault mettait un tel mépris dans ces mots qu’il était impossible de ne pas imaginer l’isolement du poète au milieu de voyageurs aux préoccupations aussi triviales.

A la fin de l’heure de cours, je réalisai que le comédien n’avait pas seulement magnifiquement lu un beau texte, il avait, par son analyse personnelle et par ses confidences, prolongé cette lecture (et… fait une partie de mon travail !). Il avait aussi, par sa présence presque physique, dans une classe de ce lycée construit à la sortie de la ville et dont les fenêtres s’ouvraient sur l’univers minéral du désert, montré que la littérature n’était pas uniquement le fait de cadavres enfermés entre les pages des livres, mais qu’ayant été vie, elle ne cessait jamais de l’être.
                                                                                                            Jean-Paul Lamy

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commentaires

J
Bonjour, je viens de tomber sur votre commentaire en faisant des recherches sur le poème Déjà! que je dois analyser pour l'école. Vu que ce poème vous a particulèrement retenu votre attention, auriez-vous des pistes de lecture, des hypothèses intéressantes à développer? Pour toute idée vous pouvez m'envoyer un mail (justineandre41@hotmail.com), Merci d'avance, Justine
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Y
Grâce à toi, Jean-Paul, j'ai eu envie le retrouver l'intégralité du texte "Déjà!" que je n'avais pas relu depuis si longtemps... Et  lorsque, à travers les mots de Baudelaire, j'ai senti à nouveau s'exhaler "une délicieuse odeur de fleurs et de fruits"venue d'un rivage lointain,  j'ai eu l'impression de revivre un passé révolu dont j'ignorais jusqu'alors avoir gardé la nostalgie. C'est au terme de la lecture de ce texte envoûtant que j'ai été tentée de soupirer "Déjà!"
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R
Merci Jean-paul d'avoir partagé avec nous ce grand moment. Moi aussi, je me demande ce qu'il en reste chez ces lycéens. Certainement beaucoup d'émotions...
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J
C'est incontestablement un grand souvenir. Hélas, au fil du temps, la bande s'est détériorée et je ne l'ai plus. Je ne garde, au creux de l'oreille, que le timbre si particulier de la voix. 
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L
Je suppose que vous avez conservé précieusement cet enregistrement. Ecouter du Baudelaire, mis en voix par un tel homme, dans " l'univers minéral du désert ", cela doit être un grand souvenir de votre carrière ...
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