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21 février 2008 4 21 /02 /février /2008 16:41


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Au cœur de… " se penche aujourd’hui sur ces lectures qui à l’adolescence nous ont ouvert au rêve de l’autre …

Ce texte (extrait d'une longue nouvelle inédite) témoigne de l'expérience d'une lycéenne, du début des années cinquante... dont les rêves, les désirs, les fantasmes, les aspirations seront influencés et profondément perturbés par l'image idéale que les Romantiques véhiculent de l'amour, dans les textes qu'on lui fait étudier en cours et auxquels elle adhère totalement.

 

par Yvonne Le Meur-Rollet

   

/ …/ Jamais personne n’avait invité Aline à danser. A chaque fois qu’elle était allée à un bal donné à la fin de l’année scolaire par le Lycée, elle avait passé son temps, assise sur un siège, le long du mur. Elle ne s’était jamais dissimulée dans l’ombre, pourtant. Avant le bal, elle avait participé à des conversations au milieu de ses copines. Des garçons lui avaient parlé, ils avaient tous ri ensemble, mais dès que la musique avait commencé, Lulu, Eliane, Michèle, Gisèle, Janine, Suzette et les autres... avaient toutes été invitées, et elle s’était retrouvée seule, sans cavalier. Au bout de quelques secondes, ayant eu l’impression désagréable de flotter comme un sac en papier que l’on jette d’une voiture en marche, et persuadée qu’elle était irrémédiablement laide, voire même repoussante, elle se résignait à aller s’asseoir. Elle évitait de prendre un air renfrogné, mais, au fur et à mesure que la soirée s’avançait, elle pensait toucher le fond de l’humiliation.

Elle était bien obligée de l’admettre : jusqu’alors, Aline avait connu de plus grands bonheurs dans les salles de cours que dans les salles de bal. Aussi prenait-elle souvent plaisir à se souvenir d’un événement qui s’était produit deux ans auparavant...

Cette année-là, Aline était en classe de seconde. Assise à sa place, au fond de la salle, elle écoutait Michèle, une de ses camarades, qui récitait un poème de Victor Hugo. Le professeur de français venait de l’inviter à dire quelques strophes de " Tristesse d’Olympio". Michèle connaissait parfaitement son texte, elle le dit sans trébucher, en respectant la diction imposée par les alexandrins et les hexasyllabes. Toute la classe était silencieuse, attentive comme à chaque fois qu’une élève était personnellement sollicitée par un professeur. Lorsque Michèle se fut rassise, Madame Bail, le professeur qui l’avait écoutée, impassible, laissa tomber : "Vraiment, Mademoiselle L., vous n’avez pas les accents qui conviennent aux amoureux romantiques..." Elle lui donna un dix sur vingt, ce qui sembla à toutes d’une sévérité exagérée. Aline, qui suivait Michèle sur la liste alphabétique, fut immédiatement appelée à se lever pour dire le même texte.

Dans le silence, sa voix s’éleva, ferme. Dès les premiers vers, elle sentit que l’attention de son auditoire était totale.

Les champs n’étaient point noirs, les cieux n’étaient pas mornes ;

Non, le jour rayonnait dans un azur sans bornes

Sur la terre étendu...

A la quatrième strophe, Aline, portée par le texte, se laissa aller à exprimer l’émotion qu’elle avait ressentie en répétant sans fin le poème, dans la solitude d’un dimanche après-midi, à l’internat déserté par ses rieuses copines.

Il chercha le jardin, la maison isolée,

La grille d’où l’œil plonge en une oblique allée,

Les vergers en talus.

Pâle, il marchait… - Au bruit de son pas grave et sombre

Il voyait à chaque arbre, hélas! se dresser l’ombre

Des jours qui ne sont plus.

Elle arrivait à la dixième strophe, fin de l’extrait qui figurait dans leur manuel :

Que peu de temps suffit pour changer toutes choses!

Nature au front serein, comme vous oubliez!

Et comme vous brisez dans vos métamorphoses

Les fils mystérieux où nos cœurs sont liés!

Quand elle se rassit, le silence fut brusquement troublé par un bruit de sanglots. Gisèle, assise au premier rang, était en larmes. Aline ne réalisa pas tout de suite que c’était elle, ou plutôt les vers de Victor Hugo, qui avaient provoqué ce déluge. Rougissante de confusion, elle reçut une excellente note accompagnée des félicitations de Madame Bail. A la sortie du cours, les réactions de ses camarades furent diverses. Certaines vinrent vers elle en lui disant: " Ma vieille, je ne sais pas ce que tu lui as fait, mais la petite mère Bail t’a à la bonne !..." Michèle, ayant mal accepté que sa prestation eût été jugée médiocre, persifla : "Vraiment, Mademoiselle L., vous avez su trouver les accents d’une grande amoureuse romantique... On voit que vous exprimez là, des sentiments que vous avez réellement ressentis ! " Lulu et Suzette, ses deux vraies copines, lui dirent simplement:" Je préfère la manière dont tu dis les poèmes de Victor Hugo, à la lecture "ramollo et gnangnan" qu’en fait Madame Bail."

Ce soir-là, Aline eut du mal à s’endormir. Elle était extrêmement troublée d’avoir été capable de faire pleurer une de ses camarades de classe pour laquelle elle n’avait jamais eu de sympathie particulière, et dont elle se moquait même parfois, depuis qu’elle avait découvert qu’elle se délectait de la lecture de Nous-Deux et Confidences. Elle s’interrogeait : "Est-ce que je peux tirer quelque gloire d’avoir réussi à faire pleurer Gisèle, elle qui y va aisément de sa petite larme en lisant des feuilletons à l’eau de rose ? "

La réponse à cette question lui sembla cependant secondaire comparée à un mystère beaucoup plus important pour elle : " Si j’ai été capable d’exprimer des sentiments auxquels j’aspire, mais que je n’ai jamais éprouvés, c’est qu’il y a, peut-être en moi, l’étoffe d’une grande amoureuse..."

Depuis ce jour, elle ne rêva plus que de rencontrer enfin un homme qui lui ferait découvrir les vertiges d’une passion aussi ardente que celle qui était traduite dans les vers de Victor Hugo, un homme qui saurait s’exprimer à la manière des "Romantiques" au programme cette année-là.

Mais jamais aucun garçon ne lui avait manifesté le moindre intérêt, jamais aucun d’eux ne l’avait invitée à danser./ …/

 

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Au coeur de...
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commentaires

Jean 06/03/2008 23:40

C'était notre drame à nous, les vieux de la vieille, quand les écoles étaient géminées. Pouvait-on avoir des relations normales entre filles et garçons ?Il est sûr que dans une classe mixte, la donne eut été changée. On imagine bien Aline avec son acné, son chignon, ses jupes de grand-mère et peut être son appareil dentaire. Au bal, pas de candidat. Mais si ces jeunes messieurs l'avaient entendu réciter le poème d'Hugo, la donne aurait été changée tant l'amour peut naître d'autre chose que de l'apparence.Merci, Yvonne, pour ce texte plein de sensibilité et de philosophie.

Patrick 22/02/2008 21:47

Merci Danielle et merci Françoise pour ces généreux commentaires et bien sûr merci à Yvonne Lemeur-Rollet pour cet extrait inédit... en attendant peut-être la suite ici-même ?RAB : cela ne s'invente pas !

Régine 22/02/2008 20:51

Un texte prenant et réaliste.  Heureusement, souvent, les filles qui font tapisserie à 15 ans deviennent de belles jeunes femmes. Alors, Yvonne j'attends la suite...

M agali 22/02/2008 18:48

Aline me fait irrésistiblement penser à ce superbe film sans paroles d'Ettore Scola, Le Bal, où une jeune file brune (et paradoxalement bien roulée) fait constamment tapisserie, en s'occupant, la pauvre, comme elle peut, cachée derrière ses grandes lunettes noires , à lire Vogue et Cinérama...

Françoise 22/02/2008 17:31

Oui, Danielle, parfaitement d'accord. Les photos de Patrick L'Ecolier sont remarquables. Elles n'étouffent pas le texte, elles le soulignent, lui font écho. L'un et l'autre dialoguent et on en prend plein les mirettes...5C6 ! Faux ! 5, c'est 5 et pis c'est tout ! Non mais !