Calipso café littéraire
philosophique et sociologique
Non, ce n’est pas de la barbe à papa, c’est du vrai poil dont sont parés les êtres humains. Ernest J. Brooms nous en propose quelques
savoureuses tresses. Le texte est publié conjointement sur le site " Pour le plaisir d ‘écrire " et Calipso.
Aujourd’hui, c’est décidé, je me laisse pousser la barbe. Pour gagner du temps. Quelques minutes par jour accumulées forment une masse temporelle appréciable. Je n’ai pourtant pas le sens de l’économie. A quoi me servirait de disposer de plus de temps si rien ne le remplit ? L’ivresse de la vitesse compte beaucoup plus. L’essentiel n’est pas la quantité, ni la qualité mais le rythme. Alors, j’hésite pour cette barbe.
C’est physique ! Je veux changer de visage, du moins son apparence. Elle suffit à tromper les autres. Je me gommerai le menton. Effacerai les joues, cernerai le lèvres. Et je me poserai le regard au milieu. Ils me fixeront. Ce sera désagréable !
Puis, il y aura les tics. Je me lisserai la barbe donnant l’impression que je pense à quelque chose d’important. Que je suis ailleurs. Ca me donnera une contenance dans les moments difficiles. J’arracherai les poils plus longs. De petites taches claires se formeront comme une pelade. Ils diront que ça fait sale et que ça pique tant qu’elle n’est pas longue et douce. Les enfants en feront une corde à danser. Mais il faudra du temps. Et je n’en ai guère.
Non, ce n’est pas physique ! Mon visage ne sera ni plus beau, ni plus laid. Tel quel. Alors ?
Il faut se protéger de l’hiver et des intempéries. Un chapeau à larges bords, une barbe et le tour est joué. A moi la chaleur et la protection. Mais l’été reviendra et ce sera le hammam. Non !
Pour paraître plus jeune. Après ! Je me laisse pousser la barbe, je semble plus âgé, plus mûr, plus sage, plus viril, plus austère… je gagnerai en crédibilité et quand je me raserai, on dira : " Tu fais plus jeune, tu as retrouvé ta candeur, t’as l’air moins sérieux ".
Ou bien, la barbe ne sera qu’un signe extérieur de nouvelle richesse interne. Je ne serai plus tout à fait moi. Un autre moi-même. En mieux. Métamorphosé. Méconnaissable. Je referai tout. Me mettrai le compteur à zéro. Je me reconstruirai. Et la douceur des choses. Et la dureté de la vie. Tout. J’abattrai tout ce qui tremble, ce qui oscille. Ne garderai que le ferme. Je rebâtirai mes heures. Mes moments de haine, de peur, d’angoisse, je les effacerai une fois pour toutes. Je serai neuf. Frais. Prêt à une nouvelle consommation. Nouvel emballage. Nouveau produit. Célébration du moi ! Et ils diront : " Comme tu as changé ! ".
Je pourrais aussi choisir une barbe comme on porte un signe de noblesse et de puissance, une barbe guerrière. Ou un signe de consécration à quelque dieu : sa densité égalant ma ferveur de croyant, elle risque de rester très courte ! Mais n’oublions pas qu’il devient difficile de passer le portique de certains aéroports aujourd’hui si on a le teint hâlé et une longue barbe !
Reste la mode. Je choisirai une barbe hippie, refusant la société de consommation, bravant les interdits et prônant le retour à la nature. Ou je m’inspirerai d’écrivains, de créateurs de mode, de sportifs, de rappeurs… adoptant le beigne qui fait le tour du menton et cache les gros cous, la moustache qui me permettra d’entrer dans la police, la barbichette ramasse-miettes, le collier millimétrique en trait de crayon ou encore le pinch, la petite touffe sous la lèvre inférieure en guise d’échantillon… Ca fera propre dans les cafétéria, élégant dans les bars branchés, distingué dans les soirées mondaines, sportif dans les clubs de foot., sexy pour les blondes... Mais quel entretien, quel savoir-faire pour l’entretenir, moi qui peine déjà à tondre correctement ma pelouse ! La symétrie des colliers ou des boucs : pas simple ! Un coup de rasoir et c’est foutu ! Je devrai acheter des accessoires dignes des professionnels pour sculpter cette pilosité : tondeuse à sabot flexible, ciseaux à lame micro-dentée, rasoirs et stylos de précision. Une finesse de taille optimale. Faudra finalement retourner chez le barbier. Si j’en trouve encore un.
Je vais dormir et réfléchir. Demain matin, c’est décidé, devant ma glace au réveil, je verrai naître l’image d’un autre moi.
Alors, je choisirai un nouveau rasoir aux quatre lames synchronisées et sans hésiter, d’un geste large, je me raserai.
Ernest J. Brooms
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Je n'écrirai pas la réplique à cette belle page de Broomse, de peur qu'elle paraisse "barbante!"
Je n'ai pas adressé la parole à mon cher époux pendant plusieurs semaine. Il s'était, la nuit du 31 décembre 1999 au 1janvier 2000 rasé la barbe sans me prévenir. Ca vous change un homme.
Le bug!
Fanbou, j'ai vécu la même expérience qui a d'ailleurs donné naissance à une petite nouvelle! Ces hommes, il leur prend parfois de ces idées, comme ça, d'un coup, sans nous demander notre avis!
C'était il y a bien longtemps mais j'entends encore résonner le "Plus jamais ça !"
Finalement, le plus simple, c'est de se raser matin, midi et soir...
et de dormir sans draps !
Merci à tous pour vos commentaires !