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15 octobre 2007 1 15 /10 /octobre /2007 18:05
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Sur les cent douze nouvelles reçues au concours Calipso " Sens dessus dessous " dix sept avaient été retenues par les jurés dans une première sélection. Vous connaissez les auteurs des dix nouvelles lauréates mais pas les sept autres qui les suivaient de près. Comme ces dernières ne seront pas éditées dans le recueil 2007, nous avons proposé aux auteurs de les publier ici même. Nous poursuivons cette série avec Roland Goeller.

 

Demain, nous irons (1/2)  


Mon père avait dit, demain, nous irons.

Nous étions assis à table, mon père au bout. De la grande terrine de fonte posée en son milieu s’échappait le fumet d’un lapin chasseur. Par morceaux, le lapin faisait de grands bonds jusqu’à nos assiettes. A table régnaient de longs silences entrecoupés de rares conversations. Mon père n’avait pas fini de parler que cessa le cliquetis des fourchettes. Le mouvement du bras, lui aussi, s’arrêta. Pendant quelques secondes il y eut un silence à couper au couteau. Puis l’horloge murale sonna l’heure.

Où irions-nous ? Nous, les enfants, n’en savions rien. Seules ma mère et ma grand-mère devinèrent de quoi il s’agissait. A en juger le silence qui avait suivi la proposition de mon père, nous comprîmes qu’il s’agissait d’une décision d’importance et que, cela était certain, demain nous irions, quel qu’en fût le prix. Cela était entré dans les esprits et personne, passées les bouchées suivantes, ne souleva d’objections. Les pâtes au beurre baignaient dans la sauce, nous nous amusions à les avaler comme aspirées par un dévidoir. La sauce éclaboussait les vêtements, comme dans les comics de Walt Disney, que grand-mère regardait en se disant, comment diable…Les comics étaient alors encore en noir et blanc.

Ma mère attendit la fin du repas pour soulever une objection. Comment allons-nous les habiller? Sa question ne résonnait pas comme un choix entre plusieurs alternatives, mais comme un désespoir face à une absence totale de solution. Pour aller où nous irions demain, nos habits ne convenaient pas, sous-entendit-elle. Mon père se contenta d’enregistrer, sa fourchette en l’air. Ma mère semblait avoir soulevé un lièvre. Je ne me rappelle pas que nos habits d’alors fussent dépareillés ou inconvenants. Ils ressemblaient aux habits de tous les autres enfants que nous connaissions. Mais dans l’esprit de ma mère, là où nous irions, nos habits ne conviendraient pas, même ceux que nous revêtions dimanche, pour aller à la messe. Ce détail avait échappé à mon père. Sa proposition, pour solennelle qu’elle fut, se heurtait à l’objection, insurmontable, des vêtements à porter. Plus accoutumée à ce genre de lièvres, ma grand-mère s’était contentée d’opiner du chef. A ses yeux, aussi, nos habits présentaient quelque chose d’inconvenant.

Depuis la mort de grand-père, grand-mère prenait tous ses repas avec nous. Parfois, elle se chargeait de les préparer. Elle habitait à l’étage. Une petite pièce mansardée y était aménagée en cuisine. Grand-mère s’affairait devant son fourneau, une sorte de grand meuble en fonte sertie d’émail, lourd au point de requérir quatre adultes lorsque, plus tard, mon père décida de s’en débarrasser. C’était après la mort de grand-mère. La cuisine mansardée n’avait plus de fonction et les brocanteurs s’offraient à enlever les vieilleries pour rien. Les comics de Walt Disney avaient gagné du terrain sur l’écran et la manufacture rapide, mélange de tôles embouties et de plastique, s’était taillée la part du lion parmi les objets indémodables, chaque jour un peu plus. La manufacture rapide venait d’ailleurs. Sur le dos des objets apparaissaient, en relief, les lettres made in Italy. L’ailleurs n’était alors que transalpin. Le fourneau fonctionnait avec ce bois que mon frère et moi étions chargés de provisionner. Grand-mère n’en était pas pour autant dispensée de nous le rappeler tous les jours, frères nous étions, mais insouciants. Sur le fourneau sifflait une bouilloire d’eau. Lorsque grand-mère mijotait du lapin chasseur, la cuisson commençait dès le matin. Il ne fallait pas moins de trois heures pour fabriquer l’onctueux.

La question de savoir comment nous serions habillés, demain, lorsque nous irions, cette question resta sans réponse. Peut-être était-il alors évident aux yeux de mon père que, dans ces conditions, nous n’irions pas. Car nous ne sommes pas allés, je m’en serais souvenu sinon. A moins que cette conversation n’eut lieu au cours d’un repas de petit salé aux lentilles ? Ma grand-mère excellait dans la cuisson du petit salé aux lentilles et des Rinderrouladen, ma mère dans celle des gâteaux au chocolat, chacune dans sa cuisine. Les fumets s’échappaient et entraient en conflit au pied de l’escalier. Sans doute n’allâmes-nous pas le lendemain, ce qui avait réglé provisoirement la question des vêtements. Dire que nous irions n’était pas aussi simple qu’il paraissait. Mon père disait parfois des choses sans réfléchir. Mais mon père disait aussi cela de son propre père, et je dois bien reconnaître qu’il en est allé de même pour la plupart des choses que j’ai dites, moi aussi. A tout bien prendre, il vaut encore mieux écrire.

Les écrits restent.

Trois soldats allemands surgirent. Ils étaient en moto et roulaient vite. Nul ne les avait entendu approcher. Peut-être à cause de collines qui renvoyaient les pétarades des moteurs. Harnachés de cuir, les soldats portaient des mitraillettes en bandoulière.

Du bras, mon père me montrait toute l’étendue du pré où la scène s’était produite, trente ans plus tôt. C’était en juin quarante.

Toute une compagnie de soldats français avait étendu son campement, dit-il. Ils attendaient là, couchés dans le pré. Qu’attendaient-ils ? Les trois soldats allemands ont surgi. Ils ont pointé leur mitraillettes et les soldas français se sont rendus, sans combattre, sans résister.

Pourquoi ne se sont-ils pas battus, pourquoi ne nous ont-ils pas défendu, ai-je demandé ?

La France avait été envahie, De Gaulle avait déjà lancé son appel, à Londres, avait expliqué mon père.

Je ne sais pas ce que nous faisions alors, lui et moi. Peut-être étions-nous à la cueillette des prunes. Mon père avait hérité un verger. A la fin de l’été, nous avions coutume de cueillir les prunes. Peut-être parce qu’il était impensable qu’une frondaison ne se perde. C’était avant que l’école ne reprenne. Chaque prunier donnait une quarantaine de kilos de fruits, peut-être une cinquantaine. Les arbres étaient robustes. Il y avait en ville plusieurs grossistes qui assuraient la collecte des fruits. Mon père allait chez l’un ou l’autre, en fonction de ce que les grossistes offraient.

Et les soldats français, que sont-ils devenus, demandais-je.

Mon père ne savait pas. Il avait assisté à la scène, caché dans un fourré, en compagnie d’un copain. Il dit qu’il a vu surgir les trois soldats allemands, avec leurs motos, et que, peu après, tout le monde a déguerpi. Les soldats français marchaient en rang par deux, dépouillés de leurs armes.

La récolte de prunes fut abondante. Nous avions enlevé le siège arrière de la deuche pour y installer les cageots de prune, sur deux rangs. Plusieurs voyages furent nécessaires. Dans la cour du grossiste, les cageots s’empilaient. Sur les collines, nombreux étaient les verges de prune. Les prix avaient chuté, mais la quantité permettait de faire le chiffre. Avec l’argent des prunes, nous allions faire des tours de manège. Chaque année, le dernier dimanche du mois d’août, les manèges, funambules, confiseurs et bateleurs s’installaient en ville. C’était le grand messti annuel. Lorsqu’il s’installait, l’été allait finissant. Il recommençait à faire frais le soir. Mon père nous abandonnait l’argent des prunes pour que nous puissions faire des tours de manège.

Pour les soldats français, la guerre s’était arrêtée, là, sur le pré. Ils avaient attendu un ordre qui n’est pas venu, qui ne pouvait plus venir. A la place de l’ordre, ce sont trois soldats allemands qui ont surgi. Ils chevauchaient des motos.

Après les prunes venait le messti. Et après le messti venait la rentrée des classes. Pendant le cours d’histoire, l’instituteur parlait de nos ancêtres gallo-romains. Lorsque Jules César a conquis les Gaules, ses troupes sont venues jusqu’au Rhin. Elles ont fondé la ville d’Argentoratum, qui plus tard est devenue Strasbourg. Pour quelles raisons les troupes de Jules César se sont-elles arrêtées à la hauteur du Rhin ? Au-delà, c’était la Germanie. L’instituteur évitait d’en parler. La Germanie, c’était quelque chose d’indéfini. Ce n’est pas par hasard que les troupes de Jules César se sont arrêtées à la limite de l’indéfini. Il n’y avait aucune raison pour qu’elles poussent au-delà. Il n’y avait rien à découvrir au-delà du Rhin. Nous écoutions ce que disaient les instituteurs français.

Trente ans plus tôt, les soldats allemands avaient surgi avec leurs motos. Les soldats français se sont levés et leur ont emboîté le pas, en rang par deux, délestés de leurs armes devenues inutiles. Lourds furent les cageots de prune. Entre dix et quinze kilos le cageot. Au dernier voyage, nous avions trop chargé la deuche, à la sortie du pré, le haillon a touché le sol. Nous l’avons alors délestée de deux cageots. Les pruniers ployaient sous les fruits. Les branches les plus lourdes étaient aussi les plus hautes. Nous grimpions jusqu’aux derniers barreaux de l’échelle. Des écorchures, il ne reste rien, sauf le souvenir des endroits où elles se sont produites.

Les instituteurs disaient qu’au-delà, c’était l’indéfini. Pas plus que les troupes de César, nous n’avions, nous, intérêt ou avantage à nous rendre en Indéfini. Nous en avions été sauvés de justesse, le 23 novembre 44, lorsque les troupes anglo-américaines ont libéré l’Alsace et Strasbourg, réchappés des griffes de l’indéfini. Et lorsque nous demandâmes à nos pères confirmation du fait que nous avions été sauvés de justesse, que pouvaient-ils nous dire d’autre que oui, que nous l’avions été ?

Aussi, le silence qui suivit la proposition faite par mon père, que nous irions, ce fameux jour où fumait sur la table un lapin chasseur, ce silence était de stupeur. Car où nous irions, sans oser le dire explicitement, c’était forcément de l’autre côté, celui de l’Indéfini !

à suivre… 

Roland Goeller. Le roman avance par saccades. Alors de temps à autre s’échappe une nouvelle qui prend son envol. Né en Alsace, je suis l’héritier de deux cultures, mais je ne le sais que depuis peu. Longtemps, l’écolier sage a cultivé l’un de ses jardins, en laissant l’autre en friche. Ce dernier n’a eu de cesse de se rappeler à ses bons souvenirs, avec une insistance accrue. La nouvelle " demain, nous irons " met en scène un père qui commet un lapsus, à la faveur duquel le passé oublié s’invite et prend du sens.
Né en 1956, ingénieur de formation, l’auteur honore avant tout ses obligations professionnelles. Cependant, il ne résiste plus à ce besoin d’écrire. Le fatras livre parfois un texte que remarque un concours.

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Concours de nouvelles 2007
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