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9 octobre 2007 2 09 /10 /octobre /2007 22:07

 

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Les papillons  (2/2)


par Pascale Fayolle

  

Maman va rentrer dans quelques minutes et découvrir le vrai sens du mot " capharnaüm " !

Cet après-midi, je ne suis pas allée à la piscine avec Maman et Lucie, parce que j’ai une angine. Je suis restée à la maison avec Alain.

Alain est adorable, mais quand il se met en colère, il devient un " énorme ours mal léché ", comme dit Maman. Par exemple, quand il ne trouve pas le bon mot, l’intonation juste, la tournure exacte pour écrire son texte, il ne pense plus qu’à ça. Nous devons jouer sans bruit, manger sans bruit, parler sans bruit, sinon, il s’agite, fulmine, enrage et nous n’osons même plus déglutir, ni respirer, ni fermer les yeux !

Et il se trouve qu’aujourd’hui, Alain est exaspéré.

Il a perdu toute une page de son roman, la page 92, qu’il n’a pas eu le temps d’enregistrer avant que tout disparaisse subitement de l’écran. Il est sûr d’avoir imprimé cette feuille 92, mais impossible de la retrouver !

Alors, cet après-midi, je l’ai aidé à la chercher.

Il a bougonné sans arrêt, sans arrêt, sans arrêt.

Moi, j’avais mal à la gorge et, au début, ça me fatiguait beaucoup de l’entendre rouspéter sans arrêt, sans arrêt, sans arrêt. Finalement, j’ai décidé de participer à ses recherches et de tout mettre en l’air avec lui…

Il était tellement hors de lui qu’il lançait de très vilains gros mots qui rebondissaient dans tout l’appartement.

Il a fouillé partout, ouvert tous les dossiers de Maman, sorti les livres de la bibliothèque pour regarder si le feuillet 92 ne s’était pas glissé chez un autre auteur.

Il a vidé tous les tiroirs du petit secrétaire, secoué l’annuaire et aussi celui avec les pages jaunes.

Il a regardé sous la télévision, derrière l’ordinateur et dans tous nos albums avec nos belles photos.

Cette page 92 était l’œuvre de sa vie, de toute beauté, une vraie merveille de délicatesse, un fleuron de poésie, un prodige littéraire et encore plein d’autres compliments que j’ai perdus en route.

Lorsque la salle à manger a été suffisamment dévastée, il a renversé la poubelle de la cuisine et a tout dépecé en vain. Pour l’aider, j’ai ouvert tous les placards et sorti toute la vaisselle, tous les couverts et même les boîtes de conserve : on ne sait jamais où peut se glisser une feuille de papier d’une telle valeur !

J’ai renversé un peu d’huile sur une chaise, sans le faire exprès, et j’ai légèrement cassé un verre en mille morceaux : mais j’ai préféré le laisser par terre pour ne pas me couper et rajouter du sang partout. Je n’ai rien dit à Alain pour ne pas l’enrager davantage !

Non, décidément, cette page 92 n’est nulle part, envolée, en fuite, évanouie et vagabonde.

Moi, j’aurais volontiers cherché dans la chambre d’Alain et de Maman, mais un silence impressionnant nous est soudain tombé sur la tête. Alain a conclu d’une voix adoucie :

" Elsa, il nous reste à peine dix minutes pour mettre de l’ordre dans ce chaos avant l’arrivée de ta maman… "

En effet, c’était la déroute dans notre appartement !

L’anarchie avait franchi notre seuil, une révolution avait saccagé la salle à manger et la confusion la plus totale régnait dans la cuisine.

Tout était chamboulé, les objets perturbés contemplaient ce fouillis inhabituel, les livres paniqués s’affolaient de cette pagaille hallucinante et les bibelots désolés se demandaient comment se comporter au milieu d’une telle débauche !

Quand Maman et Lucie sont arrivées, il ne restait qu’un enchevêtrement pèle-mêle, mais Maman s’est quand même beaucoup fâchée ! Moi, j’ai vite filé dans ma chambre en me rappelant que j’avais très mal à la gorge… Lucie m’a rejoint pour me demander ce qui s’était passé, mais j’ai haussé les épaules pour lui montrer que je n’en savais rien…

Lorsque les cris et les bruits se sont calmés, nous avons trouvé Maman et Alain enlacés.

Maman comprenait très bien l’importance de cette page 92. Elle avait accepté de vivre avec un artiste et savait parfaitement tout ce que cela impliquait…

Moi, je n’ai rien dit... Surtout pas que je savais très bien où était cette page avec un 9 et un 2 en bas…

Hier, je n’ai pas pu aller à l’école, à cause de mon angine.

Quand je dormais, le temps filait à toute vitesse ; mais quelquefois, il passait plus lentement et lorsque je n ‘avais plus de fièvre, la petite aiguille de la pendule ne bougeait plus du tout.

Alors, je me suis rappelée ce que la maîtresse nous avait dit :

" Vous devez lire, mes enfants, lire beaucoup, lire souvent, lire tout ce qui vous tombe sous la main…

Prenez les publicités, les emballages, les mots écrits sur les enveloppes, les titres des livres de vos parents. Lisez, lisez dès que possible, encore et toujours. Et vous verrez, plus vous lirez, plus vous aimerez les mots ! "

Comme je m’ennuyais très fort, je suis allée à la salle à manger et j’ai pris la feuille du dessus sur la table, pour lire ce qu’Alain venait d’écrire et pour faire ce que la maîtresse avait dit. Elle est gentille ma maîtresse.

Je suis allée dans ma chambre et je me suis entraînée à tout lire. Mais c’était compliqué, écrit petit et tout serré. Il y avait des mots que je ne comprenais pas, mais j’étais très fière de pouvoir lire des phrases entières et je pensais que la maîtresse serait fière de moi si elle me voyait !

Les mots d’Alain racontaient de très belles images… Il y avait de merveilleux papillons avec des couleurs de paradis qui volaient dans le texte  Alors, je suis allée chercher ma grande boîte de feutres et j’ai dessiné des papillons partout, partout sur la feuille. C’était magnifique, multicolore et très joyeux…

Malheureusement, mes papillons ont envahi les mots qui parlaient d’eux et remplacé les lettres qui les décrivaient, mais c’était tellement beau que ce n’était pas vraiment grave.

Pour leur donner vie, j’ai décidé de les découper soigneusement et de les laisser s’envoler un par un par la fenêtre…

 

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Concours de nouvelles 2007
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commentaires

fanbou 10/10/2007 06:49

Très, très, très jolie histoire.Bravo!