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5 octobre 2007 5 05 /10 /octobre /2007 17:27

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Une journée bizarre (2/2)

 par Philippe Laperrouse 

Vers quinze heures, Mercadier mon patron me félicitait. Si !si ! Mon rapport sur une affaire importante qui risquait de générer un contentieux juridique catastrophique avait soulevé son enthousiasme. Convoqué d’urgence dans son bureau, je m’attendais à l’entendre proférer la litanie quotidienne de mes insuffisances, ponctuée du traditionnel :

" Il va falloir vous secouer un peu, mon petit Martin ! "

Eh bien non ! Le premier évènement fut que Mercadier me pria de m’asseoir alors qu’il a l’habitude d’enguirlander ses subordonnées debout. Je n’eus pas le droit à ses fauteuils, n’exagérons rien, mais je pus prendre place à la table réservée aux réunions de travail. Le second étonnement me figea sur place : il me félicita longuement de l’acuité des arguments que j’avais avancés, ce qui allait, selon lui, tirer l’entreprise d’un très mauvais pas.

En rentrant tout étourdi dans mon bureau, je m’aperçus qu’un évènement considérable dans le quotidien de mon existence n’était pas encore survenu : la panne informatique. J’avais un besoin pressant de mon imprimante et celle-ci fonctionnait ! Bérengère pointa son nez vers dix-sept heures :

- Je vous appelle l’informatique, comme d’habitude ?

Elle insista lourdement : l’affaire faisait partie de son rituel quotidien. Elle estimait qu’il n’y avait aucune raison pour qu’on la prive d’admonester nos informaticiens ce dont elle raffole, pouvant donner libre cours à son goût pour les interpellations élégantes et sans détour, du style :

- C’est encore planté, votre bazar !

En rentrant dans le cercle familial, je m’attendais à tout et ne fus pas déçu. Aucune facture ne patientait dans la boîte aux lettres. Je pronostiquais une grève postale, mais Bernichon, mon voisin, que je salue tous les soirs à la même heure, me détrompa. La stupéfaction me saisit lorsqu’en poussant la porte du salon, je dus convenir que Jérome n’était pas vautré dans le fauteuil pour suivre un dessin animé débile à la télévision. Je m’inquiétais craignant une maladie juvénile. Je dus me rendre à l’évidence : assis sagement à la table de sa chambre, Jérome faisait ses devoirs ! Pour couronner le tout, il m’annonça fièrement que je n’étais pas convoqué chez le principal de son collège, comme chaque semaine, pour entendre la liste de ses frasques habituelles et le détail de mes incompétences en tant qu’éducateur.

Maryse rentra à son tour une demi-heure plus tard. Quelque chose clochait : elle n’était pas crevée par sa journée de travail ! D’humeur délicieuse, elle me proposa même de nombreux projets de divertissement pour le prochain week-end. Je sentais que nous glissions dangereusement vers un dimanche actif et intéressant qui n’aurait rien à voir avec nos repos hebdomadaires maussades et silencieux.

Le dîner se déroula d’une manière complètement anormale. Jérôme avait éteint la télé, nous fûmes donc obligés de discuter gaiement, chacun racontant les vicissitudes de sa journée. Je fus privé de plat surgelé, car Maryse avait pris le temps de nous mijoter un succulent gratin dauphinois et de couronner le repas par une somptueuse pâtisserie de sa confection. Je dus renoncer ainsi à la crème caramel de chez Carrefour.

En fin de soirée, je me jetai sur le fauteuil pour prendre connaissance des informations télévisuelles. Enfin, me dis-je, une occupation d’une passivité normale dans une journée infernale. Les informations du jour achevèrent de me dérouter. Aucun SDF n’était mort de froid la nuit précédente alors que la température avait été fortement négative. D’après le Ministre de l’Economie, les français n’étaient absolument pas appelés à faire un effort pour combler le déficit de la Sécurité Sociale. En foot, il semble même que l’un de nos clubs se soit hissé en demi-finale de la Ligue des champions !

Je n’en pouvais plus. En me couchant, je me recouvrais la tête de mon drap : une journée aussi atypique m’avait éreinté. Mais le coup de grâce était à venir : en se regardant dans le miroir de l’armoire, Maryse ne me demanda pas si je ne la trouvais pas trop grosse ! 

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Concours de nouvelles 2007
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commentaires

Macada 06/10/2007 08:51

Une journée fort bizarre, effectivement !Et fort bien racontée !Merci