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16 septembre 2007 7 16 /09 /septembre /2007 18:23

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Les aventures de Scipion Lafleur sont publiées en alternance sur Mot compte double et Calipso. Retrouvez les précédents épisodes publiés ici même : 1 En eau trouble, 3 Emménagement, 5 Pop corn, 7 Bonnes ondes, 9 Tant qu’il y aura des pommes, 11 Bonjour galère

Episode 13
par Désirée Boillot

 

Lorsque le jour commençait à poindre, Scipion secouait l’insomnie en passant sous une douche dont la température s’entêtait à ne pas dépasser celle des eaux de Mourmansk, enfilait sa salopette et descendait l’escalier sur la rampe, en priant pour que sa mise à pied ne fût pas dans la boîte aux lettres. Il accueillait joyeusement les sympathiques factures. Les innocentes relances pour impayés. Les bath publicités pour Huildor, l’huile d’olive extra vierge pressée à l’ancienne, (six bouteilles, un tube de tapenade offert, douze bouteilles, un pot d’anchoïade offert, cent quarante-quatre bouteilles et vous raflez le best-seller " Vieilles recettes de chez nous " de Désirée Voudeul-Ayaulit). Saluait les chouettes propositions de crédit revolving de Cofigaga, embrassait la gardienne et partait en direction de la Seine.

Aucune lettre ne portant le cachet de la banlieue sud, il s’accrochait à l’espoir insensé d’un revirement du proviseur. Après tout, même si Norbert Grimbert faisait partie de la famille surpeuplée des Gueulards affligés de colères violentes, il était aussi un être humain. Qu’on le veuille ou non. Avec des sentiments. Des remords. Des élans de générosité. Des mouvements d’âme et des cors aux pieds. Peut-être avait-il réfléchi. Peut-être avait-il passé l’éponge. Après tout, pourquoi ne pas y croire ? Pourquoi, par un glorieux matin d’été, juché au sommet d’une échelle, ne pas s’imaginer un instant dans la peau de l’agent 007 tenant à Lola des discours de bravoure dans une veste élégante à double boutonnage et pochette de soie ? C’est une période difficile mon amour, mais l’horizon est proche et mon nom est Lafleur. Scipion Lafleur. Gold Lafleur. Le pion qui t’aimait. L’homme au pistolet de peint…

Vous soliloquez ? s’enquit la comtesse qui rentrait de promenade avec ses disciples poilus.

La tête encore pleine des résonances du générique de Monty Norman*, Scipion en lâcha son pinceau qui alla s’aplatir sur un chihuahua, déclenchant une salve d’aboiements franchement casse-figue.

Quelle panade, pensa Scipion tout en amorçant sa descente de l’échelle. Mais quelle effroyable panade.

Pimprenelle ! Ma pauvre chérie ! hurlait la comtesse. Dans quel état tu es ! Elle vient de se faire coiffer, est-ce que vous vous rendez compte ? Il va falloir couper, c’est sûr ! Mais qu’ai-je fait au Ciel pour écoper d’un peintre aussi maladroit ?

Tentant vainement de détacher les poils de son chien collés au papillon de taffetas noué entre les oreilles, elle lança à Scipion un regard de givre, alors qu’il récupérait son outil.

Vous savez pourquoi je ne vais que très rarement chez le coiffeur ? fit-il d’une voix lasse, qui n’attend plus de réponse : Parce que dès que j’en sors, il pleut, et il essuya ses pouces blancs contre sa salopette.

Dites, vous en avez encore pour combien de temps ? siffla-t-elle d’une voix au bord de la crise de nerfs.

Scipion jaugea les murs. Longtemps. Après quoi il émit un " umf " sceptique.

A vue de nez, douze. Douze jours. Douze bons jours. Disons : douze bons gros jours bien tassés. Voire treize, en comptant les raccords. Il y a toujours des raccords, pour des petites choses que l’on ne voit pas tout de suite. Une bulle. Une goutte. Une petite trace. Un poil de pinceau figé dans l’immensité blanche, car de même que l’homme perd ses cheveux, le pinceau peut aussi perdre ses poils. A chacun sa chute. C’est la vie. C’est inévitable. Il faut se résigner. Comptez treize jours avec les raccords, mais sans la marge. Or il faut prévoir une marge. Toujours. Personne n’est à l’abri d’un impondérable, les impondérables pullulent, ils grouillent, ils sont au-dessus de ma tête à échafauder d’ignobles stratagèmes, ils guettent le moindre de mes gestes. Par exemple, si je me cassais la jambe, là, à l’instant, ce serait un gros impondérable, d’où la nécessité de faire attention à la marge. Et il entama son ascension.

La comtesse eut un soupir excédé.

Bon, fit-elle en le voyant qui se remettait à l’ouvrage. Je vous rémunère et on fait sauter les aléas, la marge et toutes les mauvaises chutes. Qu’est ce que vous en dites ?

A ces mots, la main de Scipion se mit à trembler à la manière de ces pâtés de gelée verte que l’Anglais se fait une joie de servir bien fraîche à l’étranger qui débarque à Douvres après une traversée houleuse. Affirmant sa prise, il s’accrocha au pinceau de toutes ses forces ; il n’était pas question de le laisser échapper une deuxième fois.

J’en dis que je suis d’accord mais je crois aussi que j’ai besoin d’une petite pause, reconnut-il, le poing crispé autour du manche. La tête me tourne un peu, les objets me glissent des mains. Je vais m’occuper de votre chien, le temps de reprendre mon souffle. Bougez pas, me voilà.

Muni d’un torchon propre, il dilua des solutions transparentes dans une petite bouteille qu’il agita plusieurs fois, trempa un coin du tissu et se mit à frotter par petits gestes énergiques les poils du chihuahua mordeur, sous le regard sceptique de la comtesse.

 

Si le mot de panade recouvre une réalité mouvante, il désigne aussi une soupe très prisée dans les régions méridionales. En voici la recette qui semble avoir été inventée dans l’unique but de dynamiter l’expression " ça ne mange pas de pain ", parce que justement : pour une fois, ça en mange. 

* Tata tataaa ta ta taaaa ta ta tata taaaa….

Panade 

Préparation : 5 mn – Cuisson : 1h. 15

250 g. pain environ

20 g. sel

2 l. eau environ

1 dl. Lait ou crème

Mettre dans de l’eau froide des morceaux de pain rassis. Les laisser cuire une heure à petit feu. Ecraser complètement le pain pour donner au potage une consistance très lisse. Ajouter du lait, de la crème à volonté.

Il est impossible de déterminer exactement le poids du pain et la quantité de liquide, celle-ci variant avec l’espèce du pain et son degré de sécheresse. Si vous voulez obtenir une soupe épaisse n’hésitez pas à mettre du pain : plus il y en aura et plus ce sera épais. Si vous voulez une soupe légère, vous allongerez avec de l’eau. Si vous voulez une soupe pas trop épaisse mais pas trop liquide non plus, vous n’avez qu’à mettre un petit peu plus d’eau et un petit peu moins de pain, et si vous tenez vraiment à garder tout le monde à dormir, vous servirez votre panade avec des croûtons d’aïoli, sans oublier le Rosé.

à suivre…

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans calipso expression
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commentaires

Jean 20/09/2007 02:50

Décidément, après la photo de l'article "Sur le vif", on se dit que les malheurs de Scipion ne sont que des broutilles. Encore que l'on décèle un soupçon d'angoisse dans le ton de Désirée qui ne présage rien de bon !