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10 juillet 2007 2 10 /07 /juillet /2007 16:12


Navion-image.jpg

Bientôt l’été, disions-nous. Force est de constater qu’il nous faut bien ouvrir les yeux sur autre chose que le ciel et ses mouvements d’humeur pour imaginer les étoiles. En général l’été permet d’embellir les jours et les nuits, d’avancer dans l’ombre et de flotter dans la lumière, de mélanger presque toutes les déclinaisons de la langue, d’étouffer les distorsions du temps, de franchir les précipices, de supporter en quelque sorte les écarts, les errements et les manquements, fussent-ils de l’ordre de la fiction. Ce n’est que beaucoup plus tard, une fois revenu dans l’évidence du monde, que l’on se surprend à goûter aux fruits de ces étés-là.

 

Navion

par Françoise Guérin

 

C’était une drôle de colonie. Elle accueillait, pour le mois d’août, cinquante pensionnaires que les habitants de ce petit village des Alpes regardaient plutôt d’un sale œil. Cinquante adultes handicapés mentaux qui venaient se rincer les poumons à la montagne et oublier, pour un temps, l’institution hospitalière. Cinquante pensionnaires et quinze jeunes animateurs plus ou moins formés, plus ou moins ahuris devant les frasques de ces colons pas ordinaires.

Non loin de là, un petit aérodrome tendait ses pistes minuscules à des avions de pacotille. Plusieurs fois par jour, les appareils survolaient le centre. Tout le monde levait le nez et Christian se mettait à courir, le doigt pointé vers le ciel, en criant : " Navion ! Navion ! " Il le suivait un instant puis revenait vers moi, tout excité, pour me prendre à témoin de l’ineffable. Christian ne parlait pas, ou si peu. Mais il gesticulait, poussait des cris de gosse et dansait d’un pied sur l’autre. C’était un petit homme chauve aux yeux ronds et à la bouche béante. Un animateur bizarrement inspiré l’avait comparé au " schtroumpf timide " et c’est vrai qu’il semblait tout droit sorti d’une bande dessinée belge. Il m’avait choisie comme animatrice, le premier jour et, depuis, ne me quittait plus d’une semelle. Quand il voulait quelque chose, il prenait mon bras et le pointait vers l’objet de son désir en se tortillant, les joues rouges.

Donc, plusieurs fois par jour, Christian courait après les avions, avec une joie de môme bruyante et sauvage. Je le contemplais, rêveuse, et lorsqu’il revenait vers moi, les yeux pleins d’étoiles, je lui souriais.

– Oui, Christian, tu as vu un avion. Tu es content…

Il se tortillait et saisissait mon bras pour se rassurer face à ce déferlement d’émotions incontrôlables.

Vint le jour où une randonnée nous conduisit jusqu’au petit aérodrome. Nous en franchîmes les grilles et un pilote nous fit faire le tour du propriétaire. Oh, l’expression, sur le visage de Christian ! Sans lâcher mon bras, il examina la carlingue d’un petit coucou, caressa les hélices et colla son nez contre un hublot. Amusé, le pilote l’autorisa à s’installer aux commandes. Bien sûr, nous eûmes un peu de mal à faire redescendre sur le tarmac ce grand gosse émerveillé, dans sa peau d’adulte mal taillée. Et il ne mit pas longtemps à se faire comprendre. Saisissant mon bras, il le pointa vers l’avion, puis vers le ciel, avant de s’entortiller sur lui-même, écarlate.

– Si vous voulez, dit le pilote attendri, je vous fais un prix d’ami pour un baptême de l’air.

Je crus qu’il allait falloir ranimer Christian.

Le soir même, lors de la réunion d’animateurs, il fut décidé que tous les pensionnaires auraient droit au baptême de l’air. Une folie douce dont il fallut négocier le financement en haut lieu.

Le jour dit, les uns après les autres, les pensionnaires grimpèrent dans l’avion, accompagnés d’un animateur. Agrippé à mon bras, à l’ombre d’un hangar, Christian observait les rotations de l’appareil. Les passagers en redescendaient, tantôt ivres, tantôt hilares, tantôt crispés. Il était bien pâle, mon schtroumpf timide, et plus du tout enthousiaste. Il laissa passer tout le monde et lorsqu’il ne resta plus que lui, le pilote vint, en personne, le chercher. Il secoua la tête, paniqué. J’hésitai puis le saisis par l’épaule.

– Viens, Christian. Je reste avec toi.

Il tremblait. Le pilote semblait inquiet.

– Il va se tenir tranquille ?

Christian prit place à l’arrière et s’empara de ma main. Lorsque l’avion se mit à rouler, il poussa un long gémissement.

– Je suis là.

Je n’en menais pas large. Il n’avait pas l’air très solide, ce petit avion de rien du tout. En revanche, je savais qu’en cas d’agitation, Christian pouvait devenir incontrôlable.

L’avion prit de la vitesse, je surpris un regard du pilote.

– Ça va aller ?

Puis lorsque l’appareil quitta le sol, je sentis les ongles de Christian s’enfoncer dans la chair de mes mains. Il s’était replié sur lui-même, les yeux clos, la respiration rapide.

Je ne vis rien des Alpes, des pâturages et du glacier que le pilote nous fit survoler. J’avais, tout près de moi, un être fragile, exsangue, entre joie et terreur. Durant le vol, Christian n’ouvrit jamais les yeux. Cramponné à mes mains, il souriait de peur.

L’atterrissage se fit en douceur. Avec précaution, Christian ouvrit les yeux et murmura " Navion ". C’était tout, il n’y avait rien d’autre à dire. Ah si, un détail : c’était aussi mon baptême de l’air.


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Published by Patrick L'ECOLIER - dans calipso expression
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commentaires

Régine 11/07/2007 11:54

J'en ai les frissons. C'est un  moment de vérité nue sans aucun artifice. La vie, tout simplement...

Magali 10/07/2007 23:14

Ah, la Françoise-touch...

Lastrega 10/07/2007 17:25

Oui, rien de trop, rien de moins...C'est ça, justement la VRAIE humanité...

danielle 10/07/2007 17:02

L'anecdote est contée sans pathos, avec  juste ce qu'il faut d'émotion juste.

Lastrega 10/07/2007 16:49

C'est tellement vrai...tellement sensible...tellement plein d'humanité... Je le trouve tellement beau et bon Françoise, ce regard que vous portez sur ces "gens-là" ! ...