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6 juillet 2007 5 06 /07 /juillet /2007 18:10

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L’ébéniste

par Monique Coudert

 

 

J’ai accompagné Maman chez l’ébéniste, pour m’occuper pendant les vacances. Imaginez une pièce circulaire avec des outils en désordre sur les établis contre les murs d'un atelier. Des gouges, des pinces à bois, des rabots... Il y a des copeaux sur le sol et comme une poussière blonde voletant dans l'air. Il flotte dans l’atelier une odeur que je n’ai jamais sentie de toute ma vie. La lumière vient chichement d’une petite fenêtre pleine de toiles d’araignées. Une grande cheminée laisse aussi passer quelques rayons. Nous sommes entrées par la porte étroite, Maman et moi. Peu à peu nos yeux se sont habitués à la pénombre. Je fais le tour de la pièce en passant un doigt sur les planches poussiéreuses qui servent d'étagères. Je tripote les outils avec ravissement.

Maman est venue demander la réparation du coffre de fiançailles de ma grand-mère. Je ne tourne même pas la tête. Je la connais l'histoire du coffre : son bois précieux, les initiales gravés par mon grand-père, un cœur et des roses sur le couvercle. Soudain j'entend un rire d'homme. Je me retourne vers ce rire et je n'en crois pas mes yeux : il y a un lit au milieu de la pièce ! Je ne m’en étais même pas aperçue, occupée par tous ces outils qui me fascinaient. Et dans ce lit, je distingue un homme appuyé à de gros oreillers, avec un tablier de cuir et une chemise à manches larges. En m'approchant, je distingue des petites taches brunes sur sa chemise. Du sang ? De la teinture de bois ? Je suis fascinée par les petites taches sur la toile grise et pour mieux les voir, je m'approche de l'homme couché. Il a un visage rougeaud, des yeux vifs comme des paillettes et une grosse barbe de poils gris et roux mélangés. Il a une belle voix, mais je n’aime pas sa méchante façon de rire. J’ai pourtant pitié de lui. Ce menuisier est handicapé. Oh, le pauvre homme... Le lit. La poussière... mais comment fait-il pour travailler ? Il doit avoir un apprenti qui va lui chercher le bois et les outils. Il doit sculpter du fond de son lit. Comme ça doit être difficile ! J’imagine son calvaire...

Je suis si pleine de pitié que j’ai la tentation de lui passer les bras autour du cou. Il ressemble à Saint Joseph. Je voudrais bien rendre cet homme moins malheureux. Je voudrais caler ma tête au creux de son épaule et sentir sous ma joue la lanière du tablier de cuir. Je ne le fais pas, bien sûr. Mais je le contemple. Ca pourrait durer des siècles. Mais il ne rit plus, il tourne la tête vers la fenêtre. Moi aussi. Je veux voir ce qu'il regarde.

C'est maman qu'il regarde.

Elle est debout sous la fenêtre. Les rayons du soleil auréolent son profil comme sur une gravure. La mousse de ses cheveux frise sur la nuque. Elle a les mains jointes sur le ventre. Elle ressemble à une statue, comme la vierge Marie qu’on voit dans les églises.

Mais Marie c'est moi. C’est mon nom. Une colère terrible monte en moi. J’ai envie soudain de frapper cet homme qui ne s'en rend pas compte tant il fixe maman. J’ai soudain envie de pleurer. Jamais personne ne fait attention à moi. J’en ai gros sur le cœur. Je sors de l'atelier et m'assied sur les marches. Je crois avoir attendu très longtemps. Puis à bout de patience je suis rentrée toute seule à la maison. Je voulais tout raconter à papa. Mais quand je l’ai vu penché sur les livres de compte à la graineterie, je n’ai rien dit. Je me suis enfermée dans ma chambre où j'ai dansé comme une folle devant le grand miroir jusqu'à tomber d'épuisement.

Quand je suis descendue pour le dîner, maman chantonnait doucement en remplissant les assiettes. Elle m’a fait un petit sourire complice et a repris sa chanson comme si de rien n’était. Je me suis assise à ma place et j’ai mangé ma soupe sans dire un mot.

Le coffre n’a jamais été réparé.

 

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans calipso expression
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commentaires

Magali 06/07/2007 23:20

Ah, les rêves de Monique, qui éblouissent le soleil...