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28 juin 2007 4 28 /06 /juin /2007 08:42
Jardins-secrets-image.jpg

A cette époque-là…

 

Le jardin potager de Papi

 

par Régine Garcia

 

 

Un matin, mon père a quitté le domicile sans crier gare. Ma mère a dû se débrouiller pour survivre et nous nourrir.

Elle travaille à l’usine Micasar comme toutes les femmes sans diplôme. Chaque jour, elle trie et emballe des dates, avec le même geste répétitif, durant des heures.

Tous les après-midi, je suis seul. Mon frère aîné traîne dans le quartier. Aujourd’hui, il pleut des cordes. Derrière la vitre, j’imagine le jardin potager de papi, boueux. Pourtant, je l’ai toujours contemplé sous un beau ciel bleu. Le ciel décharge sa tristesse. Moi aussi, je suis malheureux et je pleure.

Je me souviens de mes vacances d’été. Mes grands-parents habitaient Autignac, un village du sud de la France. J’étais un gamin dégourdi, rêveur, et gourmand des mûres rouges que je cueillais le long des sentiers. Le suc rouge foncé dégoulinait le long de mes doigts et noircissait mes mains d’une traînée indélébile. J’aimais aussi flâner dans les vignes où le raisin commençait à se colorer, où le soleil brûlant chauffait mes cheveux. La lumière du jour y était plus belle que dans mon H.L.M.

Mais ce que je préférais par-dessus tout, c’était le jardin potager de mon grand-père. Il était tout en descente, et me paraissait immense. Mon papi y cultivait différents légumes : des salades, des pommes de terre et surtout des tomates. Je me rappellerai toute ma vie de leur odeur si particulière et de leur jus frais qui apaisait ma soif, les jours de grosse chaleur. D’ailleurs, je n’en ai plus mangé de semblables. Mon papi m’emmenait souvent avec lui lorsqu’il y descendait. Pour y accéder, il fallait traverser trois ruelles puis emprunter une pente douce.

Un après-midi d’août, j’ai imaginé un jeu nouveau et excitant : lancer des roseaux dans le puits, situé en bas du jardin. Mon papi s’occupait de ses salades et moi, je m’ennuyais. Alors, j’ai lancé plein de roseaux, des grands et des petits. Je m’appliquais à bien viser le fonds du puits. Tout à mon amusement, je n’ai pas entendu les pas derrière moi.

Soudain, je me suis senti projeter contre le sol. Mon papi, la figure toute rouge et les yeux exorbités, me traita de tous les noms d’oiseaux. Il parlait en crachotant de fureur. Il m’expliqua que le puits était tellement profond qu’on aurait du mal à les sortir. Que le temps passé à soigner ses légumes ne servirait plus à rien puisque le puits était bouché. Que le seau ne pouvait plus descendre. Joignant le geste à la parole, il jeta le seau qui n’alla pas bien loin.

Je me mis à pleurer à chaudes larmes, regrettant amèrement ma bêtise, ce qui eût pour effet de calmer mon papi. Il décida d’absoudre ma faute et, pour conclure, déclara que je serais puni de jardin pendant une semaine.

Ce fut l’unique fois où mon pépé me leva la main dessus.

Cet épisode de ma vie reste une brûlure sur mon cœur.

J’ai appris ce matin que mon pépé est mort du cancer de la gorge.

Je n’entendrais plus son rire qui me rendait si heureux.

Aujourd’hui, j’ai la rage au ventre et je pleure en silence. Plus rien ne sera jamais comme avant.

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commentaires

I
Industrie comme une autre, l’édition ne peut être qu’économique pour en vivre. Ni philanthropique, ni caritative. Le poids de la mise en œuvre physique et commerciale ne le permettrait pas.<br /> Beaucoup qui écrivent et ne sont pas connus ne peuvent être retenus.<br /> Pour eux, je voudrais ouvrir un site sur lequel ils déposeraient leur prose que des lecteurs viendraient parcourir.<br /> Certains peut-être rencontreraient un public, l’impression numérique n’exige guère de quantités…<br /> Vous qui lisez et analysez ce que de vrais auteurs écrivent, je crois que ça m’aiderait si vous passiez faire un tour pour me dire vos idées <br /> D’ors et déjà, sans préjuger, je vous en remercie<br /> André
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