Calipso café littéraire
philosophique et sociologique
Ernest J. Brooms ne tient pas un café mais il vous l’offre chaleureusement sur son site Pour le plaisir d’écrire. La porte est grande ouverte. Installez-vous confortablement, visitez, promenez-vous, fouillez partout, lisez, commentez.... et à l’occasion accompagnez-le dans ses balades littéraires au gré de la toile.
Le sourire
Le père est mort.
Raide sur le lit acheté en solde l'hiver dernier chez "Touconfort". Crédit zéro pour cent en dix-huit mois. Il avait fini par s’y résigner. Faut être de son époque, grimaçait-il. Mais en lui, se révoltait l'homme mutilé d'être réduit à survivre avec une pension tellement maigre qu'il avait perdu un peu de poids et beaucoup de sa fierté naturelle, de sa façon de regarder les gens bien en face. Dans les yeux. Ces dernières années, il fuyait les autres pour éviter ces affrontements qu'il savait perdus d'avance. Il évitait même ses proches. Et de s'attarder sur les traits fatigués de son visage. Trop pâle.
C'est le fils qui avait insisté, le vieux de lit de noces a fait son temps, le bois craque de partout, un gros ressort a cédé, un pied a dû être consolidé. Et le fils n'avait guère le temps de bricoler sans cesse sur ce débris. Un emplâtre sur une jambe de bois. Le fils déplia une publicité toutes boîtes de chez "Touconfort", raisonna, argumenta, persévéra, vainquit le mutisme du vieux couple. Il monte lui-même le lit de noces, en pièces détachées, dans le grenier. Il le camoufle sous une vieille couverture, protection dérisoire pour ces montants de bois qui jamais plus ne seraient assemblés. Ils alimenteront plus tard quelque feu sacrilège qui voleront une trace de plus d'une vie durement malmenée.
Le père est mort.
Nu sur le lit. Comme un ver. Il serait vite de leur monde.
Deux femmes du village, impassibles en apparence, retournent le cadavre sur le ventre, puis sur le dos, l'enduisent de savon mousseux à odeur forte de javel, le rincent, l'essuient. Le père si pudique. Elles le manipulent tel un objet. Peut-être la plus vieille, dans sa jeunesse, était-elle secrètement amoureuse de lui. Peut-être attendait-elle qu'il l'invite à danser au bal des Catherinettes. Peut-être avait-elle imaginé le corps jeune roulant sur le sien. Et maintenant, elle frottait les fesses flétries en insistant un peu trop sans doute. Sans bien s'en rendre compte, reliques de sentiments refoulés. L'autre femme l'a fusillée du regard et de quelques mots secs. On le retourne ! Le trouble revient plus ferme devant le buste envahi de poils gris et le sexe mou ballotté en tout sens par la main dissimulée dans le gant de toilette. La plus vieille s'empresse de l'essuyer et de jeter le grand essuie blanc sur le corps sans toutefois recouvrir le visage calme, serein. Enfin détendu. Et sur les lèvres, un sourire. Comme si le père s'amusait de la situation, de la gêne étouffante de la vieille, un bon tour avant de disparaître. Question de survivre encore un instant dans les fantasmes d'une septuagénaire titillée de souvenirs. Il la hantera cette nuit encore. Et quelques suivantes. En beau jeune-homme au corps éthéré qui mille fois se penche vers la jeune-fille faussement timide qui rougit de plus belle, qui acquiesce d'un battement de cils, se lève et se livre au rythme de quelque tango explosif qui frissonne la chute des reins.
Le père est mort.
Les vieilles lui ont enfilé son plus beau costume. Bleu classique. Et la chemise blanche au col amidonné qu'il ne supportait pas de son vivant, qui lui donnait des rougeurs au cou. La plus vieille lutta avec le bouton, renonça, dissimula l'ouverture sous un gros nœud de cravate.
Le père est mort.
Les doigts refusent de se joindre. Et surtout laissent tomber le chapelet que la vieille finit par accrocher aux pouces. Elle a empoigné deux gros livres qu'il avait lus, relus, annotés "Art et Tactique militaires, tome 1, tome 2", toute la bêtise humaine condensée pour la première fois utile. Elle les cale sous les coudes, les mains demeureront jointes de force sur le chapelet ramené d'un voyage à Lourdes, le seul séjour à l'étranger du couple, gagné lors d'une tombola. Le père en avait ramené les premières photos couleurs de l'album familial. Vue du cirque de Gavarnie et défilés de malades, d'impotents.... et puis la vierge dans la neige quand on la retourne dans son liquide que les enfants secouaient toujours trop fort, alors la mère les grondait et déposait religieusement l'objet miraculeux sur le marbre de la table de nuit et les enfants émerveillés regardaient longtemps les paillettes redescendre au pied de la dame en bleu.
Les doigts experts de la vieille plissèrent le drap à l'odeur de naphtaline pour faire beau. Elle jeta un regard satisfait à l'autre et elles sortirent après s'être signées instinctivement. Pour conjurer le mauvais sort qui les attendait, narquois.
Le père est mort.
A côté, recroquevillée sur sa chaise dure, la mère pleure sans larmes les longues années de solitude à venir. A entasser les souvenirs pour faire illusion, à ressasser le passé faute de futur, à coups de photos jaunies dans le formol de la vie, d'images figées sur quelques rares moments de bonheur frisson dont elle est et sera seule propriétaire désormais. Son véritable héritage... Trésor de frémissements amassés, accumulation de caresses glanées au hasard de la tendresse, de regards amoncelés qui en disent long lorsque la parole s'est retirée. Futile.
L'odeur du café, le jet de vapeur s'échappant du bec de la bouilloire, la vie est toujours là. Elle se lève.
Le père est mort. Le fils entre dans la chambre. Il vient de la ville. A traversé l'humidité poisseuse des bois. Grande fatigue et vertige.
Le fils fait face. Sans réagir. En apparence.
Le père l'a soulevé comme une plume et déposé sur ses épaules solides, il marche à travers la neige et le froid du matin, le père s'endort dans son fauteuil après le repas, le père retourne la terre du jardin, hume l'air, bourre sa pipe, gronde, enfourche son vélo, disparaît dans le brouillard.
Et il sourit. Sur son lit d'apparat. Les jambes du fils se dérobent. Il doit se soutenir au bord du lit. Ses lèvres tremblent. Les coins de sa bouche s'écartent. En un sourire jumeau. Le père sourit. Le fils aussi. Et soudain, c'est le rire. Il éclate. Cadencé. Hoqueté. Au bord de la crampe. De l'étouffement.
La mère est entrée. A serré l’épaule du fils. L'a secoué.
Le froid comme une claque.
Vue d'un village au bout des champs et des prairies. Et du temps.
Le rire éteint.
Les yeux immensément fatigués de la mère.
Le ciel est clair. On voit les étoiles. Il gèlera demain.
Ernest J. Brooms
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