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24 mai 2007 4 24 /05 /mai /2007 12:48
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Originaire de Toulouse, ville rose aux accents ibériques où sont plantées ses racines, Gilbert Marquès se qualifie volontiers de créateur multidisciplinaire anarchisant ; il exerce depuis une quarantaine d’années ses talents d’auteur comme nouvelliste, romancier, poète mais également comme homme de théâtre et musicien. Invité du jour, il nous propose avec "Camille" une nouvelle tirée du recueil Nouvelles instantanées


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Camille ne savait pas pourquoi elle n’aimait pas les chats. Enfant, elle se souvenait avoir eu souvent envie d’en caresser, de laisser ses doigts courir sur le pelage lustré mais leur approche la tétanisait. Elle observait pourtant avec un plaisir évident teinté de jalousie la grâce naturelle de cet animal qui se déplaçait silencieusement.

Elle avait peur, par contre, quand un minet, même le plus inoffensif, la regardait. Ne pouvant lire dans ses yeux jaunes ou verts un quelconque sentiment, elle n’y voyait qu’indifférence dédaigneuse envers les humains.

Camille ignorait pourquoi elle apparentait les Chinois aux chats. Pour elle, tout humain à la peau jaune était Chinois. Blanche comme du lait, toute autre couleur lui semblait une mascarade inadmissible.

- Comment pouvait-on supporter une teinte pareille ?

Pensait-elle.

Pourtant, ni les Chinois ni du reste quiconque d’autre, ne lui avait jamais rien fait mais comme pour les chats, si elle enviait la beauté des femmes, elle craignait leur regard. Ces yeux noirs cachaient derrière leur deuil toute expression humaine. Les voyant, elle songeait immanquablement à des robots ou à des zombies.

Camille se demandait pourquoi elle apparentait les hommes aux chats. Il est vrai que l’animal n’a aucune pudeur et se pavane souvent, la queue haut levée, pour montrer innocemment ses attributs. Une telle indécence, bien que parfaitement normale et naturelle, la choquait. N’importe quel homme croisé dans la rue lui paraissait tout aussi indécent bien qu’elle n’eût jamais rien su d’eux autrement que sur un plan théorique.

Elle tremblait si un homme la dévisageait. Ses yeux, croyait-elle, avaient toujours une lueur lubrique. Elle se sentait… violée.

Camille ne comprenait pas pourquoi elle se prenait en rêve pour un chat.

- Etait-ce à dire qu’elle ne s’aimait pas mais savait-elle seulement ce qu’aimer signifiait ? Que connaissait-elle des plaisirs de l’amour autres que ceux qu’elle se donnait parfois solitairement ?

Au sortir du bain, elle détaillait son corps dans la grande glace embuée. Grande mais sans trop, elle possédait de belles jambes bien galbées qu’elle mettait en valeur en chaussant de hauts talons. Ses cuisses lui semblaient musclées mais sans exagération, nerveuses sans excès. Tout se gâtait à partir de là. Ses fesses, plates, lui interdisaient de porter des pantalons. Sa poitrine, inexistante, la transformait en échalas filiforme, sans charme. Son visage même n’était pas beau avec sa bouche trop large et trop fine, son nez trop fort. Elle était somme toute ordinaire comme il lui paraissait impossible de l’être davantage.

Ses yeux surtout la tourmentaient. Elle les avait en horreur. Elle subissait un véritable calvaire chaque fois qu’elle devait se regarder en face. Ils étaient pourtant véritablement magnifiques ; couleur de ceux des chats et bridés comme ceux des Chinois.

Nul ne comprit jamais pourquoi Camille se suicida…

Gilbert Marquès

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commentaires

F
Merci pour cette histoire de chat solitaire Gilbert.
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