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20 mai 2007 7 20 /05 /mai /2007 18:11

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La suite des aventures de Scipion Lafleur, le feuilleton du printemps en alternance sur Calipso et Mot compte double, par Désirée Boillot.
(photo de Julie Boillot)

Episode 7 



" … Non, Roger, ce n’est pas la bonne réponse, c’est Mistinguett qui vantait les vertus du savon Cadum : " Savon Cadum, le plus agréable à employer !", il n’était pas question de télé ni de poules dans les années dix-neuf cent dix, vous et moi n’étions pas nés, le slogan que nous cherchons est beaucoup plus récent, vous avez quel âge, Roger, 45 ans, alors vous avez dû l’entendre, ce slogan, il était interprété par des poules dans les années soixante-dix, c’est un indice essentiel que j’avais déjà livré aux auditeurs la semaine dernière et qui logiquement aurait dû vous mettre sur la voie, en disant cela je vous la donne presque, la réponse, au revoir Roger, à une prochaine fois, plus que quatre minutes de jeu, pour obtenir le standard de Flippeur, la radio de tous les joueurs : 01 2345 4321, rappelons à nos chers auditeurs que nous cherchons un slogan publicitaire interprété par un chœur de poules dans les années soixante-dix, côt côt côt codak, plus que trois minutes de jeu, pour joindre notre standard composez le 01 2345 4321, allô allô ? C’est un appel qui nous parvient des côtes d’Armor, bonjour Ursule, vous avez suivi l’émission je suppose, c’est parfait, la cagnotte est pour vous si vous me donnez le slogan des poules, je vous écoute, c’est à vous !... Non pas du tout, c’est pas un slogan pour Kodak, ça aurait pu mais c’est raté, au revoir Ursule, Flippeur, la radio de tous les joueurs, 01 2345 4321, le temps file, dépêchez-vous, plus que deux minutes de jeu, il reste une dernière chance de nous joindre au 01 2345 4321 pour remporter la cagnotte… Allô oui, c’est bien moi Jean-Pierre, très bien, je vous entends très bien, bonjour Lola, vous êtes la dernière candidate aujourd’hui, vous nous appelez d’où ? De Paris et quel temps fait-il chez vous ?... Il pleut des cordes ?... Ici il fait grand soleil, bon, alors, ce slogan des années soixante-dix que nous cherchons depuis trois semaines consécutives, vous avez une idée ?

Je crois Jean Pierre.

Alors : à quoi s’applique t-il ?

Aux pâtes Lustucru.

" Aux pâtes Lustucru, excellent début Lola, maintenant vous allez me donner le slogan tout entier, il me le faut, ce slogan que tout le monde a sur le bout de la langue pour vous déclarer gagnante au Bingo Bingo, c’est à vous ! "

Je… Vous permettez que je le chante Jean-Pierre ?

Encore mieux !

Les pâtes Lustucru ont quelque chose de plus : Des œufs frais ! Des œufs frais !

" BINGO BINGO ! Bravo Lola ! Et puis quelle voix mélodieuse ! Vous ne seriez pas dans la chanson par hasard ?... Au chômage, ah, mais ça ne saurait durer, en attendant vous venez de décrocher la super cagnotte des trois dernières émissions de Flippeur, la radio de tous les joueurs, soit deux cent soixante-trois euros et soixante dix centimes, ainsi que toute la gamme des produits Lustucru, des pâtes, des sauces, des plats préparés comme s’il en pleuvait, on applaudit bien fort Lola de Paris, notre gagnante de la semaine qui remporte la cagnotte, bravo Lola et bonne chance dans votre recherche d’emploi ! Flippeur, la radio de tous les joueurs au 01 2345 4321 vous dit : à la semaine prochaine, pour un prochain Bingo Bingo ! "

 

*

Bien avant que Lola ne se décide à gagner son poids en pâtes Lustucru, elle avait cherché âprement du boulot. Elle avait même beaucoup espéré. Certains soirs, il lui arrivait de regarder les toits de Paris avec cette sorte de transport que l’on éprouve lorsque, dans un ciel pur d’été, passe une étoile filante.

Ziiiiim.

L’instant est si beau, si fugace, si grandiose sous la voûte céleste, qu’il est permis de s’émouvoir de la coïncidence d’être là, sous les étoiles, au moment exact où l’une d’elles décide d’abolir quelques milliards d’années en mourant pour celui qui, debout dans la nuit, guette ses derniers feux.

Et il y en avait eu, des offres d’emploi, qui avaient traversé le ciel de ses recherches comme des étoiles filantes ! Les semaines, les mois avaient passé de la même manière, laissant derrière eux beaucoup d’espoirs déçus. Les petites annonces pour lesquelles Lola postulait avaient pour fâcheuse habitude de ressembler à ces comètes sur lesquelles on tire tous les plans du monde, mais qui ne brillent que pour certains candidats ayant des relations munies d’un bras suffisamment long pour les leur attraper. Il n’y avait rien de réjouissant à affronter le chômage sans relation aucune, rien de réjouissant à accepter de jouer les bouche-trous sur de courtes périodes de temps pour prouver à l’ANPE qu’on sait encore travailler. Lorsque Lola ne dispersait pas les communications dans les étages des entreprises, elle composait d’une main le 01 2345 4321 tout en feuilletant de l’autre des dictionnaires encyclopédiques pour trouver le nombre de panneaux criblés de trous de chevrotines sur les routes de l’île de beauté, dans l’espoir de décrocher le lot de pinces à attraper les saucisses, à refourguer sur le vaste Internet.

Car après la radio, venait l’heure du troc sur la toile, et dans les bons jours ça pouvait rapporter gros : le pécule sur lequel Lola vivait provenait de la vente en ligne d’une photo couleur extrêmement rare et très recherchée par les collectionneurs, de format 21X29.7 certifiée originale, (qu’elle avait gagné pour avoir trouvé le premier sobriquet de Schwarzenegger bébé), où l’on voyait le culturiste plus du tout poupougnard mais de face, en slip léopard, en train de brandir au bout de deux tresses de muscles des haltères gros comme les roues d’un char romain, à l’époque où il pompait de l’acier les yeux rivés sur le titre de Monsieur Univers, un peu moins glamour il faut bien le dire que celui de Gouverneur de la Californie (lequel ne s’adresse pas forcément aux balèzes à gros biceps, mais enfin joignez tout de même une photo à votre candidature, ça ne peut pas nuire).

Ce soir-là, tout en dégageant à la pince à épiler les paquets de poussière agglomérés par le temps entre les poils de la brosse aspirante de son cher serpent vert, Lola repensa à la fulgurance de joie qui l’avait traversée en apprenant trois mois auparavant qu’elle avait gagné un week-end de thalasso pour deux personnes avec à la clé des bains de toutes sortes, que chacun pourrait souhaiter lorsque la douche s’entête à ne laisser filer que quelques gouttes sur le sommet du crâne façon supplice chinois. Se levant, elle esquissa de gracieux pas de danse accrochée au cou de l’aspirateur, cherchant l’angle sous lequel elle présenterait les choses à Scipion lorsque le moment serait venu de lui parler de jets rotatifs à fort potentiel exfoliant.

La baignoire de ses fantasmes débordait de Dom Pérignon quand des pas se précisèrent dans l’escalier. Interrompant sa danse, Lola rassembla en toute hâte les morceaux du serpent vert qu’elle fourra au fond du placard : Scipion avait toujours considéré que la poussière, c’était la vie, tout comme le fouillis, et qu’il était essentiel de les préserver.

à suivre…

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commentaires

J
Oui, tu as raison, Désirée. Qu'il touche à un cheveu de Lola, cette mignonne petite fleur fragile et attendrissante, il faudra que tu lui remontes les bretelles à Scipion, tout héros qu'il est !!!Et puis, il aime paraît-il la poussière. Comme pas mal de mâles, un vil hypocrite allergique aux tâches ménagères, ouais !
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P
Un grand merci à Julie Boillot, l'auteure de la photo "spécial chevrotines".GJN presque dans le mille !
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D
Scipion est quand même un héros, Jean, qu'on le veuille ou non, il est inconscient mais c'est un héros et puis je lui interdis formellement de battre Lola et s'il le fait alors ça va barder, je vais lui faire avaler l'aspirateur. Quant à Lola elle vivote, elle connaît toutes les bonnes réponses donc elle s'en tire finalement honorablement. Bon. J'y retourne, A44, quatre à quatre.
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U
... ces faibles qui passENT, Jean! M4H, fais-en ce que tu en veux...Magali
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J
Tu nous charmes toujours avec ce don particulier que tu as de caricaturer de manière savoureuse les travers de la société (dite de consommation pour être gentil !). Et toujours ce petit suspens final : est-ce que Scipion va ficher une rouste à Lola pour ses dépenses inconsidées des revenus du ménage ? Ou alors va-t-il faire comme ces faibles qui passe tout au sexe Faible ? (je me sauve, j'ai le MLF au fesses !)
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