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4 mai 2007 5 04 /05 /mai /2007 19:40

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Les activités reprennent sur Calipso avec sans plus tarder la suite des aventures de Scipion Lafleur, le feuilleton du printemps écrit par Désirée Boillot et à suivre en alternance sur les sites Calipso et Mot compte double.

 

Episode 5

 

" Si ça continue, Lafleur, ça devra cesser ! " meuglait Norbert Grimbert en libérant toute la flamme de ses cordes vocales contre les murs, lesquels se renvoyaient les mots comme des projectiles de braise, d’où l’expression de propos incendiaires.

" Surveiller ou dormir, Lafleur : vous entendez ? " meugla-t-il à nouveau.

Scipion entendait parfaitement. Aussi loin qu’il remontait, il n’avait jamais eu les portugaises ensablées. Il se mit à fixer avec intérêt la pointe des chaussures du proviseur, en se demandant quelle sorte de truc l’autre pouvait bien employer pour qu’elles aient ce bel aspect lustré. Cirage ? Salive ? Les deux ? D’abord le cirage, ensuite la salive ? Ou l’inverse, avec un coup de chiffon entre les deux étapes, et la brosse à reluire pour conclure en apothéose ? C’était toute la question, sur laquelle il se penchait maintenant avec beaucoup d’ostentation soumise.

"  C’est un monde ! Un scandale ! Une pure aberration !" ouaouarona l’énervé, imitant cette fois-ci le mugissement des grenouilles américaines, qui sévissent dans la région des Grands Lacs, également répertoriées sous le nom de ouaouaron.

Connaissant les accès de colère de Grimbert, la soumission était la seule attitude à adopter. Le proviseur avait fait de la ponctualité une règle de vie au sein de l’établissement. S’il n’était pas tombé dans la bassine de potion magique quand il était petit, il avait très probablement avalé un chronomètre à la naissance. Il détestait les contrevenants qui débarquent au lycée en se fichant de tout, sans montre au poignet mais en couinant des pieds, avec leurs moches godillots à semelles de crêpe et lacets ramasse-poussière, et qui ont le toupet invraisemblable de lui manger la soupe sur le crâne. Car Scipion était grand, il n’y pouvait rien. Sa Maman avait garni jadis son bol de bons légumes qui font grandir. Norbert Grimbert, lui, était petit. Tout petit. A peine plus haut que le balai de Scipion (dont les mensurations exactes sont données dans le 3ème épisode de cette histoire) : disons à la louche un mètre cinquante-cinq d’autorité et d’idées fixes, hargneux avec le corps enseignant, hargneux avec les élèves, hargneux avec les mouches qui tournaient autour de son bureau, attirées par l’odeur sucrée que dégageait l’encrier de verre jamais rebouché. Norbert Grimbert était un bouledogue à voix ouaouaronante, aux ordres du Ministère.

Anthropologue à ses heures, Scipion menait son enquête sur l’espèce humaine dont il avait déduit que l’homme, en venant au monde, n’était ni bon ni méchant mais simplement malléable : une sorte de pâte vierge que le tourbillon de la vie se chargeait de ballotter au vent mauvais, de-ci, de là, vous connaissez la suite. A partir d’un ensemble de critères, il était parvenu à définir cette matière première constituée de chair et de sang, et dotée de l’étincelle de l’intelligence (à quelques exceptions près, il y en a toujours.) Au fil de ses recherches, l’anthropologue amateur avait fait surgir de ce tronc commun plusieurs grandes familles d’individus, qu’il avait réparties sur des branches distinctes, comprenant des catégories et des sous catégories agrémentées de spécificités complémentaires, quand cela s’imposait. Dès qu’il en avait le goût et l’occasion, Scipion notait ses découvertes sur son Grand Arbre des Caractères, comme il l’appelait. Lui-même s’était classé, au sein de la famille des Velléitaires, sur la branche des Doux rêveurs, dans la catégorie des Indolents légers dont la spécificité consistait à se rendormir les jours de pluie : il avait toujours été très objectif.

Les mois passant, son analyse de la personnalité complexe de Norbert Grimbert s’était affinée. Ainsi le situait-il, à l’intérieur de la famille surpeuplée des Gueulards, sur la branche des Colériques violents, plus précisément dans la catégorie des Trépignants dominateurs, capables de pondre, au pic de la crise, de mauvais alexandrins publicitaires. Sans prévenir.

" Dormir, ou surveiller : Lafleur, il faut choisir ! " postillonna le proviseur, qui devenait violet foncé.

A ce stade, il n’y avait pas grand-chose à faire, seulement rentrer un peu plus les épaules, reculer de deux pas, courber la tête et attendre que ça passe. Mais ce matin-là, ça ne passait pas. Ça ne passait pas du tout. Ça se corsait au point que Grimbert s’était mis à sautiller. Le petit trépignant était également doté de la faculté étonnante de décoller du sol au moindre éclat de sa voix terrible, d’où le surnom de Pop-corn que les professeurs lui avaient attribué à l’unanimité.

" Quand c’est-ti donc, Lafleur, que vous serez à l’heure ? " tonna-t-il en décollant du parquet d’un bon centimètre et demi, et ses joues aubergine eurent des tremblements de gelée d’Albion.

Reculant encore un peu, Scipion eut un très lent et très vague haussement d’épaules assorti d’un petit soupir très las, comme pour dire qu’il savait pas quand il serait à l’heure et que c’était pas sa faute si le réveil il avait pas sonné mais bien celle de la pluie avec ses vertus somnifères qui l’avait poussé à se rendormir et que d’abord il en avait assez qu’il pleuve tout le temps que c’était pas une vie même pour les chiens.

Grimbert interpréta le geste de Scipion exactement comme ça, ce qui eut pour effet de jeter une goutte d’huile supplémentaire sur sa colère.

" Ai-je donc, mon vieux, une tête à plaisanter ? "

Non, absolument pas. Lafleur ne se rappelait pas que Norbert Grimbert eût jamais eu une tête à ça. Il ne plaisantait jamais, il ne supportait pas qu’on plaisantât dans l’enceinte du bâtiment, il détestait les plaisantins qui se permettaient de plaisanter sur sa taille en l’affublant en plaisantant de sobriquets grotesques, il était Monsieur le Proviseur jusqu’à nouvel ordre, on avait plaisamment intérêt à s’abstenir de toute plaisanterie plaisante tant qu’il serait à la tête de l’établissement, please.

" N’oubliez pas que vous n’êtes qu’un pion, un pion minable sur l’échiquier de la vie !"

Grimbert devenait lyrique, c’était insupportable. Il agitait ses poings comme s’il lui fallait enfoncer dans l’air cette vérité avec des clous à grosse tête.

Acculé contre le bureau, Scipion le pion releva la tête bravement, dans un sursaut légitime d’auto-défense.

" Monsieur Grimbert, chevrota-t-il d’une voix vaguement outragée, laissez-moi vous expliquer… 

Il n’y a pas d’explication qui tienne mon p’tit bonhomme, renchérit le proviseur violet en se mettant sur la pointe des pieds. Prenez les sujets sur mon bureau et filez en B6. Les Troisième G vous attendent, et ils sont très en forme. "

A ces mots, Scipion se sentit crucifié. Dans un ultime mouvement de recul, il heurta l’encrier du bras droit, qui eut le temps de verser sur le parquet une belle larme outremer avant que le maladroit ne le redresse vite fait. Puis, sans demander son reste, il s’enfuit avec le paquet de sujets en couinant autant à gauche qu’à droite, sous le regard furax de Pop-corn.

à suivre…

 

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commentaires

F
C'est mieux !<br /> Merci Désirée ! Prochain épisode sur MCD ?
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F
Dis donc, Patrick, tu as gagné une loupe, à la dernière kermesse ? Tu peux nous en faire profiter un peu ?
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J
Beau texte, plein de vérité. A sa lecture, me remonte en mémoire l'époque où j'étais pion. Le surveillant général, un ramier de première, n'était à son poste que pour jouer les pointeuses. Le reste du temps, il allait roupiller dans son hamac qu'il avait ramené des colonies. <br /> Bien sûr, nous, jeunes débauchés, traînant nos guêtres tard le soir dans les tripots, nous avions quelques difficultés à nous lever tôt matin et violions plus souvent qu'à notre tour les règles de la ponctualité. Je me demande si nous étions aussi barjot que Lafleur ? En tout cas, nous n'avons pas traversé le fleuve à la nage pour nous faire remarquer. On a laissé cela à Mao.<br /> Encore bravo, Désirée, pour cette évocation !
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