Rendez-vous

Mercredi 30 janvier 2008

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Un coup de peigne et ça repart ! Aujourd'hui c’est Jean Calbrix qui passe la shampooineuse ; une bien belle fantaisie crinesque à peine tirée par les cheveux…

 


Chacun a ses zones érogènes, lieux de délices dans la géographie du corps que le partenaire prend plaisir à découvrir lors des joutes amoureuses. Il suffit que ces lieux secrets soient effleurés du bout des doigts ou de la langue, et il en naît une bouffée de plaisir allant parfois jusqu'à la pâmoison.

Pour ma part, très tôt, j'ai su combien de jouissance je pouvais tirer de mon système capillaire, et quand petit enfant, je me blottissais dans le giron de ma mère le front bloqué sur son ventre doux, je ressentais un plaisir immense m'envahir des pieds à la tête lorsque ses doigts délicats me gratouillaient le sommet du crâne, glissaient derrière mes pavillons auditifs et descendaient me fourrager la nuque. Par contre, lorsque mon père passait par-là et nous surprenait dans cette position, sans doute animé par un profond sentiment de jalousie, il me passait ses gros doigts calleux dans la tignasse en s'esclaffant : "Alors ! on aime les papouilles", et le plaisir bloqué net, je grimaçais de dégoût.

Vint l'adolescence et mes premiers émois amoureux. Je quittai ma mère pour d'autres bras, mais jamais je ne pus retrouver les sensations fortes qu'elle m'avait procurées. Mes partenaires ne prenaient que peu de plaisir à me chercher des poux dans la tête, et malgré mes supplications, elles se lassaient bien vite de ce qu'elles interprétaient comme des lubies de maniaque. C'est ainsi que, dans cette danse du scalp, je fus amené à changer continuellement de cavalière. Seulement, je n'avais rien d'un Apollon avec ma petite taille, mes membres noueux et mon visage ingrat hérissé de verrues. L'âge n'améliora pas les choses, et mon sex-appeal intéressa de moins en moins la gent fémine. J'en fus réduit à payer quelques prostituées pour satisfaire mon vice. Mais là, j'avais encore moins de contentement qu'avec mes petites amoureuses et bien souvent, je n'en avais pas pour mon argent.

C'est alors que, chez les capilliculteurs, vint la mode de laver la tête des clients avant de faire la coupe. La première fois qu'on me lava les cheveux, ce fut un véritable délice. La petite employée m'emmaillota comme un marmot puis me prit la tête à deux mains et me la posa délicatement dans le réceptacle en zinc. Ensuite, une pluie délicieusement tiède ruissela sur mon crâne et des doigts de fée glissèrent dans mes cheveux comme des anguilles au milieu des algues. La fraîcheur du berlingot de shampooing me fit fermer les yeux puis le massage du cuir chevelu commença. Quelle félicité que cette errance de dix petits lutins dans le foisonnement de ma tignasse emmoussée. La petite était une experte. Ses gestes voluptueux partaient en petits cercles à peine appuyés sur le sommet de mon chef puis descendaient doucement jusque derrière les oreilles. Le doux mouvement de va-et-vient me porta aux nues et j'atteignis le septième ciel lorsque la caresse vint mourir dans ma nuque. Je me cramponnai aux accoudoirs du fauteuil et je poussai un petit cri. La petite crut qu'elle m'avait fait mal et s'en excusa. Les yeux mi-clos, je fis un geste de dénégation, et elle prit un moue étonnée. Heureusement que la chasuble dans laquelle j'étais enveloppé cachait mon pantalon, car elle aurait sûrement remarqué, sous l'étoffe de celui-ci, cette chose proéminente et dure que sa douceur avait fait naître en moi.

Et puis, félicité des félicités, après m'avoir rincé les tifs, elle me rechampouina et ses doigts agiles et doux reparcoururent mon crâne dans un même mouvement d'approche circulaire autour de mon occiput. Le bout de son sein vint m'effleurer l'épaule et je crois bien qu'alors, mes glandes reproductrices explosèrent dans mon linge intime.

Par la suite, il ne se passa pas quinze jours sans que, poussé par mes pulsions, je ne retournasse chez le coiffeur. Il fut même un temps où je m'y rendis toutes les semaines, et celui-ci s'étonnait à juste titre de cette rage que j'avais d'avoir le poil ras. Mais pouvait-il se douter que je fréquentais son établissement comme d'autres fréquentent les lupanars ?

Et puis, ma petite shampouineuse disparut. Le coiffeur m'annonça qu'elle venait de se marier et que son mari lui avait imposé de ne plus travailler dans le salon de coiffure. J'en eus énormément de chagrin, d'autant que sa remplaçante avait le geste vif et brutal, et que dans ces conditions, il n'était plus question d'accéder à l'orgasme. Je me résolus à changer de crémerie et j'errais ainsi de salon de coiffure en salon de coiffure, à la recherche des caresses qui m'avaient fait connaître le Nirvana. Ma quête fut longue avec parfois la rencontre de petites mitraillettes me procurant des petits plaisirs, mais jamais de canon me foutant le feu aux poudres.

Et puis, je connus Lucette. Merveilleuse Lucette ! Elle n'avait pas son pareil pour vous frottouiller les tempes avec ses petits pouces grassouillets. Ecartant ses doigts comme les dents d'un peigne à carder, elle vous les faisait glisser voluptueusement du front jusqu'à la nuque tout en laissant traîner deux petits doigts mutins sur les pariétaux. Quand j'en parle, j'en ai la chair de poule.

Un jour, pressé d'aller au rendez-vous de mes papouilles, j'omis de faire ma toilette. Ce n'était pas dans mes habitudes de me pointer à la capilliculture le cheveu poisseux, et je mettais toujours un point d'honneur à m'y rendre le poil lustré, courant le risque de m'entendre dire que le shampooing serait inutile. Mais, de ce côté, il n'y avait rien à craindre ; le coiffeur s'exécute du moment qu'on le paye. Or donc, et comme je suis mécanicien, je pénétrai chez le barbier avec une lotion de cambouis dans les mèches. Quelle ne fut pas ma surprise d'avoir droit à trois shampooings. Mon excitation fut à son comble et quand Lucette eut fini son dernier rinçage, elle dut presque me réveiller pour me passer la serviette sous le cou tant la pâmoison m'avait laissé dans un état d'anéantissement extrême.

De ce jours, je me rendis chez le coiffeur le cheveu poisseux pour avoir droit à mes trois shampooings. Puis, une idée machiavélique germa dans ma cervelle. Si une chevelure sale donnait droit à trois shampooings, il était fort possible qu'une chevelure très sale donnât droit à quatre shampooings, voire cinq si elle était très très sale. Dès lors j'essayai un peu tout, la boue, le charbon, le beurre, l'oeuf... rien n'échappait à ma perspicacité. Comme de fait, l'oeuf fut très efficace et il fallut cinq shampooings pour en venir à bout. Dans mon délire, j'allais jusqu'à me coller de la peinture dans les cheveux. Le coiffeur s'en étonna. Il me fallut inventer un mensonge et je lui répondis que j'avais repeint l'intérieur d'un placard de ma cuisine mais que cela devait partir facilement car ce n'était que de la peinture à l'eau. En vérité, c'était une bonne peinture glycérophtalique à peine soluble dans le white-spirit. Comme j'étais un bon client, le merlan n'osa pas me dire d'aller me faire voir et il ordonna à Lucette de me shampouiner copieusement.

Cette fois-ci, elle fit la grimace et je n'eus pas ma dose de jouissance. Elle s'énervait sur mes mèches empeinturlurées, et plus elle s'énervait, plus elle me tirait sur les tifs. Après six shampooings, elle frottait comme une folle, me faisant venir les larmes aux yeux. Je mis à regretter amèrement mon inconséquence. Puis, elle cessa de frotter et j'en ressentis un immense soulagement. Dans le même temps, je l'entendis crier derrière moi à son patron :

- J'y arrive pas, monsieur Marcel.

- Qu'est-ce qu'il t'arrive, ma petite Lucette ? lui répondit la grosse voix du patron. Tu as trop fait la java hier soir, tu n'as plus de nerf.

C'est alors que je sentis deux grosses pognes s'abattre sur mon crâne et se mettre à me gratter le cuir chevelu avec la plus grande des énergies. Une décharge électrique me parcourut l'échine. Je me ratatinai en bandant tous mes muscles, puis je me propulsai hors de mon fauteuil comme un chat qu'on asperge. A moitié aveuglé par la mousse qui dégoulinait sur mes yeux, je fonçai vers la sortie en renversant le portemanteau au passage. Je me cognai à la porte et je cherchai la clenche à tâtons. Je finis par ouvrir et je me ruai à l'extérieur avec mon casque de neige sur le sommet de mon crâne, tout en m'emmêlant les crayons dans la barbotteuse capillifère qui venait de me tomber dans les jambes, tandis que le patron me criait du pas de la porte : "Mais enfin, monsieur, revenez ! Ça commençait à partir !"

Jean Calbrix

Par Patrick L'ECOLIER - Publié dans : calipso expression
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