Retour aux nouvelles avec " Gargouillis breton " de Patrick ESSEL, extrait de son recueil " Reflets au bord d’une fenêtre "
Photographe urbain et auteur à divers titres, Patrick Essel aime promener son œil au-delà des reflets, s’imprégner des traces que laissent les mains, les yeux, les ventres, prêter l’oreille aux histoires de peu de mots, se gorger d’odeurs de presque rien. De ces va-et-vient entre les images et les textes, les pensées enfouies et les paroles en peine, il crée des conversations intérieures où les êtres se livrent au difficile exercice d’aimer la vie.
Gargouillis breton
Même si, dans l'esprit de Victor, il existait au monde une quantité presque infinie de choses exécrables, il ne trouvait rien de plus minable que de passer la porte d'une location de vacances. Les locations, il avait ça en horreur. Horreur d'éplucher les inventaires, horreur de fouiller, de tâter, de soulever, de sonder. De constater. Chaque année c'était le même cirque ou peu s'en fallait. Mariette avait beau se casser la tête, écrire aux offices et aux agences, se faire confirmer les détails, prendre toutes les précautions utiles et nécessaires, rien n'y faisait. Elle trouvait toujours qu'il manquait quelque chose ou bien les choses elles-mêmes manquaient tellement de commodités qu'elles en devenaient grotesques. C'était comme ça. Depuis des lustres.
Il a roulé toute la journée et il se sent flapi, assommé par le soleil d'août et les sempiternels bouchons. Rouges ou noirs, pour Victor, y a pas de différence.
La coquette petite maison bretonne en sortie de bourg tourne le dos à une usine crasseuse et donne par le devant sur un champ abandonné aux ronces et aux orties. Mariette grimace. Victor se tait. Le tour du propriétaire est vite fait et bien entendu, l'intérieur n'apporte aucune heureuse surprise. Au contraire.
- Ce qu'il faut de toupet tout de même pour louer des bicoques si mal foutues, maugrée Mariette, à peine passé le seuil.
Un simple coup d'œil dans la chambre à coucher finit de l'exaspérer. Le lit est fait avec de vieux draps rapiécés qui sentent le moisi.
- Alors là, c'est le bouquet, regarde ça Victor, c'est un 120 et avec un trou au milieu en plus… Ça, ça pourra pas faire, ça pourra pas, tu entends Victor, ça pourra pas…
Victor ne se sent pas de la réconforter, de lui dire que tant pis on fera avec. Il s'est planté dans un recoin du salon au fond d'un fauteuil bancal et s'est mis à ruminer son dégoût des locations.
Mariette est demeurée sur le pas de la chambre, immobile, l'œil fixé sur le lit.
- Non, mais viens voir !
Il attend qu'elle le rappelle une fois, deux fois, puis il se lève, sans précipitation, sûr d'aller à la peine.
- Non, mais regarde-moi ça ?
Il mâchouille deux ou trois mots circonstanciés en opinant du menton.
- Bon alors, qu'est-ce qu'on fait ?
Il ne sait pas ce qu'il faut faire. C'est comme d'habitude. Il laisse aller un soupir dans son dos.
- Toi, tu sais jamais rien !
- Quand même ! s'insurge-t-il.
Brusquement, elle tourne la tête vers lui. Elle, sait. Elle a la réponse au bout de la langue.
- T'as pas vu sur la route en arrivant, y avait un BUT.
- Si j'ai vu.
- Celui sur la rocade juste après Merlin ?
- Oui, celui-là.
- Il était pas grand pourtant.
- Je l’ai vu quand même.
- Ah oui ?
- Oui !
- Ben c’est tant mieux parce que va falloir…
Il regarde sa montre et secoue la tête.
- Si, t'as encore le temps d'y aller, il est même pas six heures et demi.
- Sauf qu'avec les bouchons …
- T'as largement le temps, je te dis !
Il ne discute pas davantage. Un BUT, il y en a un près de chez eux. Il connaît bien.
- Tu prends un 140, un dur, déjà que j'ai le dos à moitié coincé à cause de ta voiture.
Il n'a rien à redire. C’est vrai, la voiture est fatiguée, elle aussi.
- Regarde voir s'ils ont des Futons, il paraît que c'est bon pour la colonne.
Il ne répond pas et sort sans demander son reste. Dans sa tête, il s'imagine en train d'acheter vite fait le premier matelas venu puis de filer s'en jeter un ou deux au bistrot du bourg. Le soleil a disparu et une fine bruine colle au pare-brise barbouillé de résidus d'insectes. Le poste est branché sur France Info et question temps, ils n'annoncent rien de bon. Quant à la circulation, à les entendre, on serait toujours dans le noir. Mais la radio, il s'en fout Victor, pour lui ils disent que des conneries. La preuve, là il roule à 110, 120 sans problème. Il fredonne tomber la chemise, l'air de l'été, et pianote sur le volant en pensant à l'apéro. Sa voix est fausse, plutôt caverneuse, il s'en moque. Il roule. Mais voilà qu'à l'approche du centre commercial, c'est la pagaille. Pas moyen de se rabattre. Les klaxons des locaux crépitent à tout va. Il crie des insultes par la fenêtre. En vain. Il est obligé de poursuivre tout droit. La sortie d'après est à plus de trois kilomètres. Elle ne lui dit rien : "Ilot du Marais", y a écrit. Un truc à se paumer. La suivante ne vaut pas mieux : "Le Carré des Tuiles". Il grimace et se dit que putain y a des jours. Moins d'un kilomètre plus loin, là c'est la poisse. Le périphérique se scinde en trois avec à gauche la rocade sud, à droite la Zone d'Activités des Granges et au milieu l'inéluctable "Autres directions". Le n'importe où, quoi. Et quoiqu’il fasse, presque neuf fois sur dix, il se retrouve embringué au diable Vauvert. Il n'a jamais rien compris aux réseaux express des agglomérations, à tous ces numéros de sortie qui donnent sur des centres, des cités, des résidences, des zones, des pépinières…, jamais rien compris aux présélections qui mènent dans un patelin qui ne figure sur aucune carte. Il n'arrive pas s'y faire. Hors de son département, c'est incroyable comme les indications sont mal fichues.
Encore heureux qu'il est seul. Il imagine sa femme à côté de lui grinchant : "C'était par là, t'as pas vu le panneau ? Ah la la, tu regardes jamais où tu vas !". "Tu regardes jamais où tu vas ! Tu regardes jamais où tu vas !", répète-t-il en ricanant. Il se reprend à pester contre les locations et sur cet entêtement à toujours vouloir louer. "Nous, on loue, confie sa chère à leurs imbéciles de voisins, c'est quand même plus pratique que la caravane, et en plus on peut recevoir". Ça le fait rigoler en douce Victor, vu qu’ils ne reçoivent jamais personne. Il aimerait pourtant bien des fois. Au moins pour l’apéro. Mais bon.
L'"Autres directions" va du mauvais côté. Forcément. Dépité, il enclenche les warning, gare la voiture sur la bande d'arrêt et s'enfonce mollement dans le siège. Il resterait bien comme ça un bout de temps à rien faire qu'à souffler et se dire merde pour le matelas. Mais voilà, France Info repart pour un tour "Dix huit heures quarante neuf" avertit le présentateur. "Fait chier" jure-t-il. En cherchant à se caler sur Europe, il tombe pile sur une locale qui clame : "Choisissez bien, choisissez la sortie 7". Il explose : "Putain alors, mais y en a deux !". La 7, il vient juste de la passer. Suffit de faire demi-tour à la huit. "Ah putain, c'est pas vrai ! Mais c’est pas vrai !". Il assène une bonne dizaine de coups sur le volant et repart sur tomber la chemise. Ça l'aurait quand même embêté de revenir sans rien, fichtrement ! Mariette lui ferait la tête et à tous les coups ça serait tintin pour l'intimité. Déjà que ça fait un bout de temps qu'elle lui tourne le dos. Des fois, il se dit qu'elle l'aime moins qu'avant. Avant, même quand il manquait quelque chose, ça ne l'empêchait pas d'être heureuse. Il ne sait pas quand cela a commencé cette histoire de manque. Si c'était à cause du lit, le soir elle n'irait pas se coucher si tôt. Ou alors, elle dirait qu'elle n'est pas dans son assiette. Avant, quand il l'embrassait et qu'elle ne frémissait pas, c'est qu'elle avait mal au ventre. Bon, il se tournait et n'y pensait plus. Maintenant, il n'ose même plus laisser aller sa tête sur son épaule. C'est sûr, il n'y a pas que le problème du lit.
La vendeuse du BUTest une grande perche taillée à l'os avec des lunettes, un chignon et un décolleté qui tombe. Elle a le sourire plutôt pressé. Comme lui. Il demande sans détour si elle fait des Futons. Elle rougit à moitié et répond bêtement que non elle ne fait pas. Il dit que c'est tant pis, fait mine de partir puis se ravise.
- Vous savez moi, c'est juste pour du dépannage, on a loué et le lit c'est un 120, le genre mou, si vous voyez ce que je veux dire…
Elle dit que, oui elle voit, que ce sont des choses qui arrivent. C'est pas vraiment ce qu'on a envie de trouver après une journée de route, poursuit-il. Elle en convient. On a beau chercher à se tourner dans tous les sens, la nuit on compte les heures, y a rien à faire. Vous imaginez la bouille le matin ! Elle imagine. Et les jambes … on a plus que des jambes pour rien faire ! On est sans force, voilà ! On peut profiter de rien ! Elle dit que c'est vrai, qu'elle connaît ça. Heureusement, elle a un Mérinos en promotion.
... à suivre
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