Vendredi 3 février 2012 5 03 /02 /Fév /2012 08:00

Jour--94bis.jpg

 

Les deux coqs et la poule. (Fable)

Yvonne Oter

 

Depuis bientôt cinq ans, Coco Ricco régnait sans partage sur une basse-cour soumise à ses diktats. Pas bien grand ni gras, mais l’œil vif, la crête haute, le plumage brillamment coloré, le chant provocant et sonore, il avait su en imposer au peuple des gallinacés. A lui, les gros vers appétissants ; aux autres les grains fades lancés par la fermière. A lui, le beau tas de fumier, chaud, parfumé, haut au dessus du populo de basse extraction. A lui, le droit d’éveiller tout son monde, de proclamer que le jour est levé, d’exiger qu’on se mette au travail sans tarder. A lui, la suprématie absolue sur des sujets pas toujours très satisfaits de ses œuvres, mais qui avaient pris le parti de s’en contenter, faute de mieux. Coco dictait sa loi, le peuple obéissait.

Puis vint Rick. Rick O’Coco, qui n’avait d’exotique que le nom, puisqu’il était natif du même cheptel. Pas bien grand, lui non plus, le plumage bien plus terne que celui de Coco, d’abord beaucoup plus discret, il se mit cependant à contester les options que le roi de la basse-cour tenait à imposer. Son langage insidieux insinuait, déblatérait, déniait, bref poussait à la révolte. Pas de chant claironnant chez lui, mais une intelligence des foules qui lui permettait de titiller les points les plus sensibles de chaque individu. Rick était un fin roublard.

Au début, Coco laissa faire, n’imaginant même pas qu’on puisse écouter les sornettes de pareil animal. Puis, voyant les réactions du peuple qui commençait à chuchoter dans son dos, il réalisa qu’il était temps de couper les ailes à ce début de réaction. Comme il était malin quand même, contrairement à ce que colportait le perturbateur, il n’attaqua pas bêtement son rival de face. Mais à chaque passage, il lui décochait un coup de bec, ou d’ergot, ou d’aile largement déployée. Rick, évidemment lui rendait la pareille, ne cherchant nullement à éviter la confrontation. Et peu à peu, l’ambiance au sein de la basse-cour devint détestable, certains prenant parti pour le champion en titre, d’autres pour le challenger. On vit même quelques échauffourées lors de la distribution des graines, lorsque l’un ou l’une s’estimait lésé dans le partage.

Alors, la poule la plus influente, de bonne extraction, bien née et élevée dans le souci de son rang et de ses idées, proclama qu’il fallait que cesse ce cirque ridicule. Marinella Cotcot, c’était son nom, ne fut pas entendue par les deux belligérants. Ils allèrent jusqu’à snober son intervention sous prétexte qu’une femelle n’avait pas à se mêler des affaires des mâles. Elle pensa en crever de rage et décida de se lancer dans la bagarre. On allait bien voir si une belle poule bien grasse ne pourrait pas damer le pion à deux coqs, certes bien armés, mais un peu chétifs à côté d’elle.

La bagarre fut épique, pleine de rebondissements, de coups francs et de coups bas, de victoires sans lendemains, tantôt pour l’un, tantôt pour l’autre, de défaites sans importance, de plaies bénignes ou sanguinolentes, de rodomontades et de cris de dépit ou de douleur. Bref, une série d’épisodes qui eut l’avantage de remettre le peuple en harmonie, chacun étant bien trop occupé à commenter les péripéties du jour que pour en découdre soi-même. Les pigeons juchés sur la clôture comptaient les points. Les dindons de la farce gloussaient lorsque l’un des adversaires s’enfuyait devant les deux autres. Les poussins ne naissaient plus, les poules couveuses ayant déserté le nid pour ne rien perdre du spectacle. La fermière ne pouvait s’empêcher de rire à voir la mine du défait du jour.

La guerre s’éternisa, comme tout conflit qui ne connaît pas de vainqueur indiscutable. A ma connaissance, elle dure toujours. Non sans dommages pour les trois volatiles concernés. Car il est bien connu que dans toute bagarre, chacun y laisse des plumes. Au propre comme au figuré.

 

Par Patrick L'ECOLIER - Publié dans : Les 100 derniers jours
Ecrire un commentaire - Voir les 8 commentaires
Jeudi 2 février 2012 4 02 /02 /Fév /2012 08:00

jour -95

 

Départ

Patrick Denys

 

 

Ça s’est passé le 17 avril. Sandrine avait rendez-vous avec Jean Servais, son manager. Elle est cadre commercial chez Dyna & Partners, une société de services informatiques. Sandrine a trente deux ans, mariée, trois enfants. Dans cette entreprise, d’origine et de culture américaine, les relations sont plutôt cordiales, on se tutoie volontiers et on s’appelle par son prénom. Elle s’est présentée à l’entretien sans appréhension ; elle occupe son poste depuis sept ans et ses rapports avec Jean ont toujours été excellents. Elle est passionnée par son métier et, jusqu’à ce jour, son manager n’a pu qu’apprécier la qualité de ses résultats.

Après les préliminaires d’usage, détente café et bavardages, Jean a brusquement changé d’attitude.

- Sandrine, j’ai une mauvaise nouvelle, a-t-il annoncé en faisant glisser tasse et soucoupe vers le coin du bureau. Nos actionnaires américains ne sont pas satisfaits de nos résultats. Tu comprends ce que ça veut dire ? En clair, ça signifie une coupe sombre dans les effectifs du groupe. Mille quatre cents personnes pour l’Europe, dont quatre cents cadres pour la France ; cinquante dans notre établissement. Je suis désolé, Sandrine, tu es dans la charrette.

Sur le coup, elle n’a pas bien compris, ou plutôt quelque chose en elle n’a pas voulu comprendre, un système inconscient d’auto protection, sans doute, comme ces vannes qui se ferment sous une pression trop forte. Elle a ébauché un mauvais sourire, « Enfin, Jean, c’est une plaisanterie ? »… Mais non, ça ne pouvait pas être une plaisanterie, on ne joue pas avec ces choses là, il y avait sûrement maldonne quelque part, « enfin, Jean, tu connais mes derniers résultats, tu as les chiffres, mes objectifs sont atteints et bien au-delà ».

- Le choix n’était pas facile. Comme il fallait trancher, nous avons retenu comme critère la note obtenue aux évaluations. Tu connais la règle du jeu : A pour les plus performants – B pour ceux qui sont dans les clous. – C pour les autres … ici, on dit les « low performers » ! N’y allons pas par quatre chemins, Sandrine, à la dernière évaluation, tu as été notée « C ».

- Quoi ?

Ce « quoi » a résonné dans tout l’étage. La plupart des portes qui distribuent les bureaux étaient entrouvertes sur le couloir et les tableaux « excell » se sont figés sur les écrans. Sandrine, stupéfaite, abasourdie, se demandant un moment si cela était bien réel. On pouvait entendre maintenant, mais sans trop comprendre ce qui se disait, la voix devenue plus forte, de Jean Servais.

- Je regrette, Sandrine, c’est une décision sans appel. Tes qualités professionnelles n’ont jamais été remises en question…

- Arrête ça !

Maintenant, les cris de Sandrine déferlant dans le couloir, passant toutes les portes.

- Je me fous de mes qualités professionnelles, je veux qu’on parle de mes résultats, tu entends, Jean ?  Parlons de mes objectifs. C’était plus 12 pour cette année, c’est bien ce qui était convenu ? J’ai fait 15 !

On a entendu un long silence.

- Il n’y a pas que les résultats, avait repris Jean, sur le ton de la confidence, il y a aussi l’engagement. Tes résultats sont excellents, on ne revient pas la dessus. En revanche, tu en conviendras, trois maternités en six ans, ça fait beaucoup. Tu vis ta vie comme tu l’entends, personne n’a à en juger. Mais on peut légitimement s’interroger sur tes choix. Les temps sont durs pour tout le monde et notre groupe n’a pas été épargné. Pour être clair, il faut choisir : la carrière ou la vie de famille !

Pendant un long moment, ils n’ont plus rien dit.

- Rassure- toi, a repris Jean, nous avons négocié un  dispositif très ouvert qui devrait te permettre de partir dans de bonnes conditions.

Sandrine n’a pas voulu en entendre davantage. Elle s’est levée ; elle est sortie du bureau sans se retourner.

Dehors, c’était la bourrasque. La pluie et le vent sur le boulevard Haussmann ; la rage au cœur et le désarroi. La vie n’allait pas s’arrêter là, elle ne le devait pas, Sandrine le savait mais, avant de se reprendre, il allait falloir apprivoiser sa déréliction. Comment allait-elle affronter cette nouvelle galère ? Les rendez-vous à l’antenne emploi, l’attitude compatissante et très experte des consultants qui allaient tout lui dire de son « potentiel », de son « profil psychologique », de la pertinence de ses « attentes et motivations », des « opportunités » à saisir. « Vous allez rebondir, Sandrine » … Comment allait-elle affronter le scénario convenu de cette comédie ?

Aux abords de la gare St. Lazare, la fourmilière. En migration, en reptation. Toutes ces existences minuscules dans l’épuisement du soir, une foule venant de loin et de partout ; derrière le Grand Hôtel, deux serveuses font leur pause cigarette dans un coin d’ombre, tailleur noir, petit tablier blanc et bonnet ourlé de cretonne. Au passage du « Quick », effluves discrètes de roses, tout juste une fragrance, « six roses, trois euros la botte », d’où viennent-ils, ces gens, qui brandissent leurs fleurs ravigotées aux aérosols, qui hurlent en roulant les « r » d’euro et de rose ? Le piétinement de la foule, l’engluement de cette marée qui cherche un passage sur les escaliers, les mécaniques et les autres, reptile rampant, grimpant, bousculant. Sandrine se laisse avaler dans l’escalade. Une voix s’excuse quelque part, des travaux en cours, l’annulation d’un train, un accident de personne, un mouvement social, l’agression d’un conducteur. A la sortie de cet étranglement, un crieur de journaux et les titres du soir sur la une : Election présidentielle – Derniers sondages … Plus que vingt jours pour choisir un nouveau chef d’Etat ! Pour quel projet, murmure Sandrine, pour quelle Société ? A quoi bon cette démocratie de marionnettes, quand les ficelles sont tenues par des cyniques ? Il faut choisir, Sandrine, ta famille ou l’entreprise. C’est donc ça, la vie ? Comment a-t-il pu te dire ça ?

Maintenant, la pleine lumière sur les marbres et les parois toutes neuves de la gare. L’éclat soudain et apaisant de cette lumière. Comme un débarquement. Trouver le bon quai pour le retour. Vas-tu te refaire une « vie à neuf » ? Tu es encore libre. Tu as le choix de rester debout, de ne pas te laisser piétiner, de refuser le ressentiment, la passion triste du ressentiment. Poissy, quai 13. Dans une demi-heure, tu vas retrouver tes trois enfants et l’homme que tu aimes. Elle est là, ta vraie vie. Le reste, après tout, est accessoire.

 

Par Patrick L'ECOLIER - Publié dans : Les 100 derniers jours
Ecrire un commentaire - Voir les 13 commentaires
Mercredi 1 février 2012 3 01 /02 /Fév /2012 08:00

jour--96.jpg

Liberté, égalité, fraternité

Jacqueline Dewerdt

 

 

 

Il a de drôles d’idées, Nono. Faire une pause ici, sur le parking du Jarditruc. On a bien besoin de se rincer le gosier, mais c’est pas un arrosoir qui fera l’affaire. Nono, il parle pas. Juste ce qui faut pour le nécessaire, comme il dit. Il s’est arrêté ici. Pas moyen de le faire changer d’avis.

Deux mois qu’on est sur les routes avec Nono. J’étais parti tout seul, sur un coup de tête comme d’habitude. Marre du foyer, marre d’Emmaüs, marre de tout. J’ai piqué le vélo à Jean-Jacques et hop, direction : la liberté. Le lendemain, j’ai rencontré Nono. Maintenant, on pédale à deux. Pour notre veine, il fait souvent beau temps. Moi, j’aime ça, le printemps.

Nono est parti pisser. Je surveille les vélos. On les quitte jamais, on a pas envie que notre fortune s’envole. Tiens à propos d’arrosoir ! Qu’est-ce qu’elle a à me regarder, la vieille qui vient de sortir du Jarditruc avec son arrosoir ? Elle veut ma photo ou quoi? J’aime pas ça, les vieilles qui zieutent. Elle s’est arrêtée. Elle regarde les vélos, elle me regarde. Je vois pas bien son visage. Elle est peut-être pas si vieille que ça.

Nono est revenu. Il a vu, lui aussi. Il m’a donné un coup de coude et m’a fait signe que c’était mon tour d’aller pisser. Mais je m’avance vers la vieille, je veux savoir ce qu’elle nous veut. Nono s’affaire à resserrer les ficelles de son paquetage sur son porte-bagages. C’est un gars tatillon, Nono. Il sait ce qu’il a et où c’est rangé. Avec çà, débrouillard et bricoleur, pas bagarreur. Juste, il parle pas. Je l’aime bien. Pourtant, on m’avait dit : les taiseux, méfie-te.

Ça y est, elle s’approche. Alors là, c’est quitte ou double. La morale ou la pièce. On fait gaffe d’être toujours propre, mais vu le balluchon qu’on trimballe, les gens se doutent bien qu’on n’est pas en train de participer au tour de France. Elle se fout de moi ? Elle me tend son arrosoir.

- Michel ! Quelle surprise !

En fait, elle me tend les bras. Elle rit. A sa voix, je la reconnais. Madeleine. Bénévole chez Emmaüs. On a trié des jouets ensemble. Qu’est-ce qu’elle a maigri. A sûrement été malade. Ça remonte à quelques années. Elle aussi a quitté sa région apparemment.

- Ça s’arrose !

Elle a toujours le sens de l’humour, la Madelon. Qu’est-ce que tu veux qu’on se dise ?

- Comment vas-tu?

- Ça va. Tu vois. On bronze sur les routes.

Nono s’approche pas. Les mains dans les poches, il a pas l’air content. Mais c’est son air, il a jamais l’air content. Je lui fais signe, mais il  bouge pas. Avec la tête, il montre les vélos. Il a raison. Suffit de tourner le dos cinq minutes…

Elle a le temps, Madeleine.

- Ce serait bien l’heure de casser la croûte, non ? Je vous invite. La brasserie en face, ça vous dirait ?

C’est pas tous les jours qu’on a l’occasion. Difficile de refuser. Faudra décider Nono. Et puis :

- On peut pas laisser les vélos.

Comme toujours, elle a réponse à tout, Madeleine. Nous voici attablés, juste derrière la vitrine. Les vélos posés de l’autre côté. Nono s’est assis sur une fesse tout près de la porte, prêt à bondir en cas d’alerte. S’il avait pu il les aurait rentrés. Il est tôt, il y a personne. Il pourrait se décontracter un peu. J’ai fait les présentations. Il a pas dit un mot, pas tendu la main non plus.

On parle du temps d’Emmaüs, des jouets, tout ça. Logé, nourri, blanchi. Le boulot, pas trop fatigant. Mais je tenais à ma liberté. Madeleine ne comprend toujours pas. Elle me rappelle une discussion qu’on avait eue avec Gaston, un vieux de la communauté. Moi, je disais que je me sentais prisonnier. Lui de rétorquer :

- On est libre de sortir, mais on n’en est pas capable. Et sortir pour aller où ? Il faut savoir où aller. Les foyers, c’est juste bon à te faire piquer tes affaires.

- Je te parle pas de foyer, je te parle de liberté.

- A Emmaüs, tu es bien. Tu n’as rien, on ne peut rien te prendre. Mais t’es quelqu’un. Si tu sors, tu n’as plus rien, tu ne sais plus rien faire, alors tu n’es plus rien.

Moi, je me sentais prisonnier, un point c’est tout. Travailler pour rien, autant pédaler. A l’air libre.

 

Madeleine sourit en montrant les vélos:

- Je vois que tu n’as pas changé de point de vue.

Elle veut savoir où on dort. Au petit bonheur la chance, je lui ai répondu. De la chance, il en faut quand t’es sur les routes. Si t’es propre et que tu as l’œil sur tes affaires, tu te débrouilles toujours.

Nono est sorti fumer une clope. Il s’intéresse pas à notre conversation, obsédé par les vélos. Il commence à y avoir du monde et on nous regarde, ça, il aime pas. Je voudrais bien aller en fumer une aussi.

On sort rejoindre Nono ; je me risque :

- Tu sais ce qui nous manque le plus ? Le tabac.

C’est vrai. On finit toujours par trouver à manger et d’ailleurs, le plus souvent on n’a pas faim. Des coups à boire, ça se trouve. Mais le tabac...

- D’ailleurs, si tu veux nous faire plaisir...

Je peux pas m’empêcher de rire en voyant le billet qu’elle me tend.

- Il y a longtemps que tu ne fumes plus, toi. Les cigarettes se vendent pas à la pièce dans ce pays.

Elle rit.

- Tu sais bien que j’aimerais autant que tu t’achètes de quoi manger.

- T’es libre de refuser.

Elle a pas refusé. Je l’aime bien Madeleine, mais j’ai hâte de reprendre la route avec Nono. Lui, il parle pas.

 

Par Patrick L'ECOLIER - Publié dans : Les 100 derniers jours
Ecrire un commentaire - Voir les 7 commentaires
Mardi 31 janvier 2012 2 31 /01 /Jan /2012 08:00

concert-matinal.jpg

Concert matinal

par Jean Gualbert

 

Dans un vrombissement sourd qui m’arrache au monde apaisant du sommeil, le réveil sonne. Ce doit être l’aube, à peine, le cocon de la nuit n’a pas encore commencé à dissiper son ombre protectrice. J’émerge de mes rêves, comme on s’arrache à la béatitude d’une douce après-midi de farniente, avec peine, en tentant désespérément de m’accrocher à la moindre parcelle d’abandon. Paresseusement, je m’étire, j’étends bras et jambes à la découverte de l’univers qui m’enveloppe. Le lit est vide, l’espace est mien, sans personne pour hâter cette reprise de conscience que je veux la plus douce, la plus progressive possible. Je baille, puis, défiant le temps qui m’exhorte à sortir de ma torpeur, je me recroqueville et somnole encore quelques minutes. Ah, cette jouissance d’être au chaud, entièrement détendue, confortablement blottie sous mes couvertures… Effacés, les soucis quotidiens, les échos des soubresauts de l’économie ou de vaines querelles électorales, les inquiétudes pour mon avenir professionnel, sentimental. Je profite de ces trop courts instants de bonheur grappillés à une nouvelle journée qui commence, promesses de quelques autres moments de plaisir qu’il me faudra arracher au quotidien, si précieux pour agrémenter une existence tranquille et routinière, si nécessaires à l’équilibre de mes sentiments, de mes émotions.

Le soleil vient de se lever, il fera splendide aujourd’hui. Ces minutes de sommeil dérobées m’ont fait le plus grand bien. Que la vie est douce ! Je suis zen, reposée, pleine d’énergie, d’optimisme. Dehors, les oiseaux baignent le jardin de leur mélodieux concert matinal. Un réveil en musique, quoi de mieux pour démarrer la journée ? La nature est si généreuse, me comble tant par la résonance qu’elle offre avec ma paix intérieure… J’essaie de reconnaître mes préférés, les grives, les rouges-gorges. Peut-être même, si la chance me sourit, le discret rossignol qui habite les haies du fond de mon potager. Depuis toujours, je les aime, les oiseaux. L’hiver, je prends grand soin de les nourrir, je leur choisis leurs friandises préférées, graines assorties, boules de graisse, couennes de lard ; l’été, je ne me lasse pas de les admirer dans ces magnifiques réserves qui les abritent, sur les chemins de la forêt de Bondy où j’aime à passer mes dimanches. J’apprends à reconnaître leur chant, je m’amuse de leurs conflits, de leurs stratégies subtiles pour dérober au voisin le ver le plus gras, le fruit le plus sucré ! Finalement, ils ne sont pas très différents de nous, aux prises avec leurs difficultés quotidiennes, mais toujours prêts à célébrer leurs joies, à faire admirer leurs plus belles plumes.

Mon bel enthousiasme retombe vite. Rien de cette délicate euphonie à laquelle j’aspirais. Les merles ont pris le dessus, avec leurs cris batailleurs, leurs pépiements stridents. De minables boules de plumes d’un noir sorti de l’enfer, que des yeux d’un jaune sournois et un bec querelleur à l’immonde pâleur flavescente me rendent odieux ! Les voir chasser mésanges et rouges-queues, mettre la pagaille dans l’harmonie de ma pelouse me hérisse. Leur tintamarre agressif et moqueur m’assourdit ! Quelle cacophonie, pour de si petits animaux ! Ils ne respectent rien, troublent comme par défi tant le réveil laborieux des jours de semaine que le repos dominical ou la sieste estivale des citadins épuisés. Inutiles, fainéants, malpropres, bagarreurs, ces volatiles médiocres sont la disgrâce du monde ailé.

Naturellement, la sarabande des merles continue. Et comme par hasard, juste sous mes fenêtres, pas chez la voisine ! Cette blonde plus stupide que la plus bornée des linottes, dont je dois supporter les jérémiades à longueur d’année. Cette demeurée perverse qui guette mes moindres faits et gestes pour les rapporter aussitôt au quartier tout entier. Cette feignasse qui perd ses journées à ne rien faire de plus utile que d’enquiquiner son monde.

Et cela piaille, cela criaille…  À croire que c’est ma maudite voisine qui me les envoie, juste pour m’embêter. On s’imaginerait dans un film de Hitchcock !

Tchiiip ! En voilà au moins un que je n’entendrai plus…

Je souris en pensant à mon chat, déjà en chasse de bon matin. Quel charmant compagnon, nous nous comprenons si bien ! Comme moi, il apprécie le confort d’un coussin douillet, la chaleur enveloppante d’une sieste prolongée. Il faut le voir, à l’heure du repas, inspecter le contenu de la boîte que je lui ouvre. Monsieur ne mangerait pas n’importe quoi, non, il lui faut le plus succulent. C’est un épicurien à mon image, qui adore se pelotonner dans mes bras en ronronnant de plaisir, à ses heures seulement. Mais c’est un faux pataud, malheur à qui le sous-estime ! Plus que tout, son instinct de chasseur, sa manière de se fondre dans le paysage, d’approcher ses proies sans que rien ne laisse deviner sa présence, puis de bondir et de leur briser la nuque en un seul mouvement me fascine. Quelque part, je suis d’humeur très féline, aujourd’hui.

Allons, une douche revigorante, un café bien chaud, et c’est parti pour une journée pleine de promesses.

 

Par Patrick L'ECOLIER - Publié dans : Les 100 derniers jours
Ecrire un commentaire - Voir les 8 commentaires
Lundi 30 janvier 2012 1 30 /01 /Jan /2012 08:00

StandardPoors.jpg

 

Petite histoire sado-maso de Miss Moody et Mister Poor

par Ysiad

 

 

 

Miss Moody portait bien son nom. Elle était capricieuse. Avait ses humeurs ; ses jours avec, et ses jours sans. Ses réactions étaient imprévisibles, toujours. Elle était sadique, aussi. C’était ce qui faisait son charme, disait-on dans les milieux boursiers. Quant à Mister Poor, il cachait bien son jeu. Il n’était pas pauvre du tout. A côté de lui, Crésus, c’était de la petite bière ! Au fond de ses yeux brillait le logo du dollar. Miss Moody lui trouvait un air canaille et quelque chose d’excitant dans le regard. Elle le fréquentait depuis qu’elle s’était mise en tête de dégrader à tour de bras. Je suis Miss Moody, donc je dégrade ! C’était le leitmotiv de cette ambitieuse née. Mister Poor s’en méfiait un peu, mais il aimait en secret Miss Moody. Ou pensait l’aimer. Quoi qu’il en soit, ses sautes d’humeur l’émoustillaient.  

 

En ce jour qui nous occupe, Miss Moody était d’humeur à dégrader. Dégrader : elle n’avait que cette pensée en tête. Elle était complètement obsédée à l’idée de faire dégringoler la cote de Mr Poor. Elle avait déjà méchamment dégradé du côté des Etats-Unis. Elle prononçait Zéta Zuni, comme tout le monde, mais avec son cheveu sur la langue c’était vraiment marrant à entendre. Toute harnachée de cuir, elle était allée donner du fouet à ses fréquentations bancaires qui avaient prêté de l’argent aux pauvres. Prêter de l’argent aux pauvres ; on n’avait pas idée ! Ce qu’il fallait supporter, tout de même ! Le plus ennuyeux de l’histoire, c’était que ses amis les banquiers s’étaient fait avoir par les financiers, et que la gabegie régnait depuis que les Etats avaient abdiqué leurs prérogatives - pour dire ça avec des mots gracieux - et laissé les marchés gouverner à leur place. Bref, personne n’y comprenait plus rien. Sauf Miss Moody bien sûr, sinon cette histoire n’aurait pas de raison d’être.

 

En ce jour qui nous occupe, donc, il était déjà plus de vingt deux heures à la grosse pendule qui trônait dans l’entrée de Mister Poor. Qui commençait à avoir une faim de loup. Miss Moody écrasa son index manucuré sur la sonnette en or de Mister Poor, et quand celui-ci ouvrit la porte, il crut défaillir. Miss Moody avait revêtu sa tenue en cuir noir avec des zip partout, celle qu’il préférait, parce qu’ainsi moulés, ses seins ressemblaient à deux gros bonus.

 

- Qu’y a-t-il pour le dîner ?, attaqua-t-elle en se passant la langue sur ses lèvres qu’elle avait charnues.

- De l’andouillette AAA, répondit-il d’une voix sensuelle, en traînant exagérément sur le dernier A.

- Encore faut-il que tu gardes ton triple A, mon ami ! siffla Miss Moody, et elle passa devant lui d’un pas de mannequin défilant sur un podium financé par Dior.

 

Mister Poor aimait les provocations castratrices de Miss Moody. La perspective de perdre son triple A lui refilait des décharges électriques dans les reins. C’était normal vu qu’il était maso. Miss Moody mit le feu aux poudres en désignant d’un œil aguicheur la table de la cuisine. En un tour de main, Mister Poor mit le couvert. Il était grand temps de passer à table !

 

Emporté par sa fougue, Mister Poor perdit son sang-froid, et là, que le lecteur me permette cet aparté, franchement, connaissant Miss Moody et ses instincts quelque peu sournois, ce qui arrivait à Mister Poor était prévisible. Depuis le début de la soirée, cette garce faisait tout pour le déstabiliser. Elle n’arrêtait pas de susurrer d’un air  provocateur: « On va voir si ton andouillette mérite encore un triple A » ; ou : « moi, la charcuterie, je l’aime quand elle est bien ferme ! ». Elle tenait des propos si déstabilisants que Mister Poor eut une panne de liquidités, qu’il tenta de surmonter par toutes sortes de contorsions. Or tout le monde sait que les contorsions sont vaines et aussi que rien ne sert de courir, il faut partir à point ; mais bon, c’est dans la nature de l’homme que de vouloir rattraper les choses, et c’est ainsi que les contorsions engendrèrent des soubresauts boursiers, beaucoup de bas, très peu de hauts, si bien qu’à la fin du repas, la table de la cuisine tenait davantage du champ de bataille que de la morne plaine. Miss Moody fit claquer sa langue : « Ton andouillette peut toujours courir pour récupérer son triple A ! » Et elle partit en laissant sur la table un gros B.

 

B comme Bof. Ou encore Beurk. La honte suprême !

 

Mister Poor n’était pas au bout de ses peines. Lorsqu’il apprit que Miss Moody s’était mise à la colle avec son meilleur ami, le gros Standard, Poor crut qu’on lui enfonçait un obus dans le cœur. Tout de même. Standard. Franchement. Non. Il n’y avait pas plus nul que ce type ! Standard, c’était le mec qui ne voyait pas plus loin que le bout de son indice et qui sans arrêt avait besoin de Poor pour lui indiquer comment aller au but. Standard et Poor étaient très liés, ils avaient beaucoup d’intérêts communs. Poor alla trouver Standard pour le raisonner, mais Standard lui dit que Miss Moody avait récemment accordé à sa Morteau la note la plus haute qui fût. « Même qu’elle a fait A….. A….. A…… rien qu’en la voyant » crâna le gros Standard en faisant trembler son menton bien gras.

 

Ecœuré par cette histoire qui se terminait en eau de boudin, Poor jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus.

 

Par Patrick L'ECOLIER - Publié dans : Les 100 derniers jours
Ecrire un commentaire - Voir les 9 commentaires
Dimanche 29 janvier 2012 7 29 /01 /Jan /2012 08:00

N 99  

100 choses à faire ou à défaire pendant une campagne électorale

Mes résolutions et autres fantaisies du dimanche

Par Franck Garot

  

1.    mettre un bonnet blanc

2.    rire moins fort (en gros passer du « ah ah ah » au « ah ah »)

3.    puisqu'elle reste éteinte, remiser la télévision au grenier

4.    expliquer à son fils que cette primaire-là n'est pas son école

5.    se demander lequel des candidats a ses 807 signatures

6.    prendre une lanterne

7.    se rendre compte que c'était une vessie

 

Par Patrick L'ECOLIER - Publié dans : Les 100 derniers jours
Ecrire un commentaire - Voir les 11 commentaires
Samedi 28 janvier 2012 6 28 /01 /Jan /2012 08:00

Père 100

 

Le Père Cent 

par Claude Bachelier

 

 

Ce jour-là, Raymond avait acheté une bouteille de champagne et il avait invité quelques copains dans sa chambre, laquelle chambre lui piquait la moitié de sa paie d’ouvrier à temps partiel et à contrat précaire.

Le champagne, c’était un peu plus cher que le mousseux, mais bon, ce n’était pas tous les jours que l’on fêtait le « Père Cent », c’est-à-dire les cent jours qui restaient avant le changement de boss. Ils avaient trinqué dans des gobelets en plastique et chanté un vieil air qu’ils avaient appris à l’armée : « la quille viendra, les bleus rest’ront pour laver les gamelles …

Ils y croyaient tous au départ du boss, mais ne se faisaient pas trop d’illusions. Comme disait la grand-mère de Raymond : « il ne faut jamais compter les œufs dans le cul de la poule ! ». Parce que les votants – et ils en faisaient partie – râlaient, allaient même jusqu’à protester, mais il leur arrivait trop souvent d’avoir peur de l’avenir.

Raymond, lui, n’avait pas eu peur de l’avenir quand, il y a quelques années, il avait décidé de choisir ce type. Il lui paraissait jeune, dynamique, ambitieux, généreux, des qualités essentielles aux yeux de Raymond pour occuper ce poste. Mais cette jeunesse ne s’est révélée que conservatrice ; le dynamisme, un autoritarisme sournois ; l’ambition, une soumission aux financiers. Quant à la générosité, elle ne s’est révélée qu’égoïsme.

 

C’est vrai qu’il y avait cru à ce type. Pourtant, la déception est venue aussitôt : le soir où il est devenu le boss, plutôt que de venir vider un canon à la cantine de l’usine, il est allé faire un gueuleton avec ses potes, boss comme lui. Il avait promis qu’avant d’occuper son bureau, il allait réfléchir à de nouvelles stratégies pour que la boite tourne mieux. Drôle façon de réfléchir: faire la nouba sur un yacht avec sa bourgeoise et des copains !

 

Ça, c’était le début. Et ce qui aurait pu passer pour des erreurs de jeunesse se révéla un hors d’œuvre à côté des plats de résistance qui ont suivi : il a commencé à couper dans le budget de la formation continue et viré la moitié des formateurs au prétexte qu’il ne servait à rien de savoir lire autre chose que les notes de service et les notices d’utilisation des machines. A l’infirmerie, là aussi, il a viré la moitié des soignants au prétexte que les conditions de travail étaient idéales et que personne ne pouvait être malade. Sans compter qu’il a vendu la moitié de l’infirmerie à des margoulins qui vendaient très chers des médicaments bidons à l’infirmerie.

Il a décidé qu’il fallait bosser plus pour avoir une meilleure paie. Sauf que les quelques sous gagnés en plus ont servi à payer les augmentations des loyers, du pain ou du gaz, et même celles des médicaments, bien qu’il y avait une assurance pour ça. Assurance qui augmentait elle aussi.

Ses sbires, eux, traitaient les malades de fainéants qui ruinaient le système. Parce que tout ce beau monde n’avait qu’une formule à la bouche : « ça coûte trop cher ». La formation, ça coûte trop cher ; les soins, ça coûte trop cher ; les congés, ça coûte trop cher. Même les paies, ça coûte trop cher. Il n’y a qu’un truc qui n’est pas trop cher, c’est la façon dont ils vivent. Là, rien n’est trop cher.

Et puis, il y a aussi les financiers. Le boss, il dit qu’il ne les aime pas et qu’il s’en méfie. Mais, il suffit qu’ils fassent les gros yeux et hop, il se met au garde à vous. A croire qu’il en a peur. Alors, conséquences immédiates : moins de paie, moins de formation, moins de soins et le pain est plus cher, les loyers et le gaz aussi.

 

«La quille viendra, les bleus rest’ront pour laver les gamelles… » Ce jour-là, Raymond et ses copains avaient levé le coude en l’honneur du « Père Cent ». Cent jours, c’est long et c’est court à la fois. Napoléon en savait quelque chose.

 

Par Patrick L'ECOLIER - Publié dans : Les 100 derniers jours
Ecrire un commentaire - Voir les 4 commentaires
Vendredi 27 janvier 2012 5 27 /01 /Jan /2012 08:00

100-origines.jpg

Comment le turpide roi de la Franche Barbotine

en vint à assaillir furieusement les pauvres gens de la triste Belande

 

 

Dans l'époque de désarroi où le peuple vivait, les écumeurs de marmites faisaient grand profit de la pénurie de gardes pour banqueter et braquemarder en toute impunité. La paille et le foin manquaient partout, plus personne ne semait l'avoine et on rabattait les tables plus souvent qu'on les dressait.

Tout soudain arriva avec grande force l'idée de choisir un redresseur de foi et de sûreté selon le bon vouloir et franc arbitre de chacun. Ce à quoi consentirent à part égale les faiseurs de pain noir, de pâté confit et d'eau bénite.

Nombreux étaient les escogriffes au fervent appétit prêts à fanfarer haut et fort leur faculté à revêtir les apparats de grand dompteur des âmes et consciences et à dispenser comme il convenait les papillettes d'or. Mais, n'en déplaise aux gens de bien, ce fut le plus petit, un grimacier venu des basses terres, né au forceps et grand amateur de purée, un tirelupin infortuné en femmes, ridicule en son maintien et guabelant comme un embouchoir qui ravit le titre au nez et la barbe des notaires et prêcheurs réputés mieux avisés en toutes affaires.   

Or donc, sitôt établi en son chastelet, il s'en trouva fort mal servi. Il ordonna qu'on agrandisse le domaine, qu'on le pourvoie largement en pages et écuyers, qu'une brimbelette très douce à la main soit portée en son lit et que chaque jour soit célébrée son entrée en lumière. Las, le peuple était en grande rêverie, humant par avance les soupes grasses promises et ne trouvait point d'intérêt pour les escoublettes et les dévotions.  

Le petit homme s'en trouva très courroucé et cria à la forfaiture au point de s'emporter furieusement jusqu'à la moelle des os. On envoya sonner le tabourin à l'entour de midi et sitôt fait près de mille caresses et mille embrassements lui furent livrés en repentir. Ce fait étant, il ordonna qu'on fasse de grandes processions partout où il se transporterait et que chacun y soit présent fidèle à son devoir, sans convoitise ni avarice sous peine d'endurer mille frayeurs. Mais par une méchante diablerie, le peuple ne se trouva point trop enclin à boteler le foin et à battre les gerbes sans que grâce lui soit rendue. Pour mieux le dire encore, il s'en trouvait fort incommodé et point sûr de consentir à ce qu'on le gourmande toujours plus, ni par devant ni par derrière.

Ainsi qu'on lui rapporta le mécontentement, il advisa chaque jour des lois grandes et belles à merveilles, afin que chacun sache qu'il ne souffrait aucune contrariété. Les colères du sire étaient tristement célèbres. Il avait, dit-on, le cœur bien trop prêt du fondement et son esprit ne passait qu'avec peine par les canaux cérébraux. Ainsi, sous son crâne blanc et plein d'écailles, les mots allaient de nerf à nerf dans un grand gargouillement. Un quarteron de ministres dressés aux cailletaux et parfumés à la tirelitantaine s'appliquaient à lui stimuler la glotte et les cordelettes à l'aide de pommades fructifiantes et d'onguents pétris dans les meilleurs laits de mamelles. On en faisait venir de tout le royaume d'ici-bas et on dépêchait des émissaires dans les déserts d'Allouettes où étaient pressurées de divines potions pour le plaisir de la gorge. Malgré toutes ces dispositions, les mots sortaient dans une pesanteur anormale, contrefaits et de très mauvaise humeur. Pour le remettre en meilleure voix, on lui gargarisait le gosier jusqu'à ce que de belles phrases se présentent en bonne ordonnance à l'orée des lèvres.  

Seulement, une bonne fille loyale trouvait toujours à lui chatouiller la luette tant et si bien qu'à la fin lorsqu'il s'apprêtait à dire une chose, c'était toujours une autre qui arrivait. Il s'en suivait moultes escarmouches pour décider comment accommoder autant de contraires. Ainsi, celui qui était entré en affection le matin repartait à la nuit déconfit et sans profit. Tel autre, bien loti en ministère, s'en retrouvait dépouillé et précipité dans la misère. Tel autre encore, virtuose de la gambade et s'agenouillant pour recevoir les grâces, finissait par aller frotter son lard contre un simple petit pot de chambrée. Les bons ergoteurs n'ignoraient pas que mignoter les pantoufles de sa seigneurie permettait d'amollir les reproches et de picoter moultes brioches jusqu'à s'en déboutonner le ventre.

Le bon peuple en perdait tout entendement et, plutôt que de s'esbaudir de tant de sornettes et se réjouir dans les tavernes, il s'en allait sonner les cloches et commettre de grandes processions par toutes les rues avec force fanfreluches et doléances pour qu'adviennent enfin, par l'âme et par le corps, de belles choses merveilleuses et profitables. 

C'est alors que le petit homme usa de son droit de guerre. Il fit acte de foi et proclama être le seul boutefeu capable d'escornifler la vache, de fricasser la rustrerie, de faucher la bourse des usuriers, de pourfendre  les avaleurs de frimars, d'écorcher tout vif les tripotées de sans-culottes et de leur faire à tous baiser ses pieds. 

Ce après quoi le Seigneur fut bien joyeux et tira douze belles sonnettes de Sacre pour donner à l'entreprise son bon vouloir et sa bénédiction. Ces bons vœux entendus, le petit homme affuta son artillerie puis remonta d'un coup sa belle braguette, rentra sa bedondaine, enfila sa gabeline fourrée à la queue de renard, héla un porteur de rogatons et s'en fut livrer bataille cent jours durant.

 

 

Par Patrick L'ECOLIER - Publié dans : Les 100 derniers jours
Ecrire un commentaire - Voir les 10 commentaires
Jeudi 26 janvier 2012 4 26 /01 /Jan /2012 08:00

807

les-807-image.jpg

 

Voici le numéro 807 du café. Un sacré numéro qui va, le temps d'une journée, concurrencer la série des 807 chez Franck Garot. Enfin pas tout à fait puisque Franck Garot lui-même est au menu du jour avec une chronique audio intitulée "C'était les 807", la dite chronique étant la 100e déclinaison de l'auteur dans les  807. Une 100e qui arrive la veille du lancement de la série des 100 derniers jours sur Calipso. Sensas, non ?

 

"C'était les 807", par Franck Garot

 

Ce n'est pas tout. Il n'y a pas de célébration sans florilège : aussi, Franck Garot s'est mis en quatre pour faire le lien entre 100 et 807... et puis on s'est dit que l'ami Jacques Brel nous ferait bien une petite valse...

 

 

Au téléphone.
– Mon amour, 807 secondes sans te voir, c’est l’enfer, ne me quitte pas.
– 807 années sans t’avoir à mes basques, ça serait le paradis, casse-toi pauvre con !

Au café.
– Putain Momo, 100 jours avant ces putains d’élections !
– Tu déconnes ?
– Non, vrai de vrai, ils l’ont dit à la radio.
– Sûr qu’ils vont nous gaver, ces 100 jours vont paraître 807.

  

Il se réveilla en sueur d’un cauchemar. Sur le sommet d’une colline, trois hommes « crucifiés ». Mais les croix avaient été remplacées par des nombres géants. Il se tenait au centre cloué dans un ovale,  imitant vaguement l’étude de proportion de De Architectura de Vitruve , alors que ses deux compères, moins chanceux, avaient des positions moins confortables, sur un 8 et un 7. C’est en se levant qu’il remarqua, effrayé, du sang séché aux poignets et aux pieds.

  

Entendu lors d’un meeting d’un candidat aux présidentielles en Corse devant 100 journalistes incrédules : j’ai connu le débarquement des Sarrasins, ici-même, en 807, j’étais aux côtés de Burchard, et au nom de Charlemagne, nous les avons chassés !

  

Collectionneur devant l’éternel, cet héritier unique d’une grande famille d’industriels possédait 100 voitures. Étrangement, aucune Rolls, Porsche ou autres Ferrari, pourtant ses rentes le lui permettaient, mais le même modèle en 100 exemplaires, un modèle commun de surcroit : Peugeot 807. Quand on l’interrogeait sur la raison d’une telle manie, il éludait ou répondait par un sourire. Il dormait chaque soir dans l’une ou l’autre de ses voitures, en rêvant de l’accident qui l’avait rendu riche quand son père au volant de sa Ferrari percuta une 807 au sortir d’un virage.

  

La gamine souffla doucement sur la vitre de la salle de permanence, puis dessina un 8 allongé avec son doigt sur la buée qui s’était formée.
– Je t’aime à l’infini.
Son petit ami souffla à son tour et dessina un cercle.
– Jamais on se disputera.
Elle lui adressa son plus tendre sourire, et sur de la buée toute fraîche elle forma un 7.
– Nous aurons sept enfants.
– Sans blague ?
Ils se mirent à rire de concert.
La voix du surveillant qui rentrait dans la salle les interrompit.
– Dites-moi, les tourtereaux, ça vous fait rire les heures de colle ? Vous voulez du rab ?

  

807-2-couv 

 

 

 

 

 

 

 

 

Si les 807 m'étaient contés : entre tradition et modernité, une vision fantastique de l'arithmétique irrationnelle ou de quelques usages du nombre 807 dans l'art littéraire au 21e siècle et de ses implications dans la géométrie romanesque.

 

 

Et pour finir :

Le taulier jette l'éponge !

Offre d'emploi : Propose CDI de taulier des 807 à partir d'avril 2012. Rémunération nulle, travail conséquent. Une expérience d'édition ou de correction littéraires serait un plus. On peut trouver une description plus détaillée du poste en écoutant 807 fois l'enregistrement audio ci-dessus. Notez qu'il n'est pas nécessaire d'aller à Bangkok ou Chişinău pour obtenir le poste. Adressez votre candidature au taulier lâcheur.

 

Par Patrick L'ECOLIER - Publié dans : calipso expression
Ecrire un commentaire - Voir les 9 commentaires
Mercredi 25 janvier 2012 3 25 /01 /Jan /2012 12:00

entendu-dire.jpg

 

Au café, j'ai entendu dire que le mal à vivre de notre époque ne serait pas plus étouffant que la précédente ; la vulgarité et la bêtise, la violence et le mépris, n’auraient fait que changer de mains.

Au restaurant, j'ai entendu dire que la plupart des gens qui n'étaient pas dans leur assiette avalaient trop de salades

Au laboratoire, j'ai entendu dire qu'il était stupide de chercher la formule salutaire qui pourrait tout changer.

Dans la salle d'attente de l'analyste, il me semble avoir entendu dire qu'il ne fallait pas voir ce qui manque à chacun comme quelque chose qui devrait être étalé devant tout le monde.

A l'hôpital, j'ai entendu dire que la folie serait une déraison indépendante de notre volonté.

Au cimetière, j'ai entendu dire que si la mort était moins durable, la vie serait certainement encore plus éphémère.

A la caisse d'allocations, j'ai entendu dire que si la puissance d'engendrement est donnée à tout le monde, elle n'en est pas moins soumise à la réglementation en vigueur.

A l'office hlm, j'ai entendu dire que les pauvres nés sous le signe du cancer se développeraient par prolifération de cellules.

En faisant du jogging, j'ai entendu dire que ceux qui courraient plus vite que les autres n'en étaient pas moins rattrapé par le temps.

De passage à Jérusalem, j'ai entendu dire que  beaucoup de voyageurs se retrouvaient au pied du mur sans avoir la moindre raison de se lamenter.

Pendant un reportage, j'ai entendu dire que les images étaient trop vraies pour être réelles et que la parole n'était jamais lavée de tout soupçons.

Je ne sais plus où mais j'ai entendu dire qu'écrire consistait à vouloir changer le passé.

 

Et vous, chers visiteurs, qu'avez-vous entendu ?

 

Par Patrick L'ECOLIER - Publié dans : calipso expression
Ecrire un commentaire - Voir les 18 commentaires

Copyright

Calipso et les auteurs, textes et photos

Avertissement

Les personnages et les situations évoqués dans la série "Les 100 derniers jours" étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite. 

Blog note

Sortir du bois
Concours de nouvelles Calipso 2012
Sortir du bois

Derniers Commentaires

A l'affiche

Parution le 15 octobre 2011

couv fetes2-copie-1

Nouvelles primées au concours 2011

Commande auprès de Calipso 7€ 

 couv entre chien loup image

nouvelles primées au concours 2010

commande auprès de Calipso

7€ port compris

couverture proche lointain2

Si proche, si lointain

nouvelles primées au concours 2009

commande auprès de Calipso

6€ port compris

Passages-rebelles-livre.jpg

nouvelles primées au concours 2008

commande auprès de Calipso

6€ port compris

Carte-concours-2007.jpgnouvelles primées au concours 2007

commande auprès de Calipso

6€ port compris 

Détective

Calendrier

Février 2012
L M M J V S D
    1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29        
<< < > >>
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés